Voyage en patoisie vers la chanson picarde

Petit voyage en patoisie vers la chanson picarde

Conférence-débat dans le cadre de Quo qui Cante

rencontre patoisante du samedi 21 mai 2005

Centre Historique Minier de Lewarde

par Claude Buridant

Professeur émérite à l’Université Marc Bloch de Strasbourg

Texte intégral

J’ai fort quier’ el français, ch’est l’pu joli langache,

Comm’ j’aime el biau vêt’mint que j’mets dins les honneurs.

Mais j’ préfèr’ min patois, musiqu’ dé m’premier âche,

Qui, chaqu’ jour, fait canter chu qu’a busié min cœur.

L’patois s’apprind tout seu(l), et l’ français à l’école,

L’un vient in liberté, l’autr’ s’intass’ comme un rôle.

(Jules Mousseron)

  1. Aperçu historique : français – dialecte – patois : standardisation, codification, discrimination.

Un premier principe à rappeler : toute langue historique est par essence le lieu de variations : une langue vivante est par essence non homogène, non monolithique, marquée par différentes parlures, il est différentes façons de parler une même langue ; toute langue est variationnelle, comprenant des formes parlées régionales, populaires, patoisantes (Lodge 1997, 13). La langue ne serait qu’un hyperonyme recouvrant une certain nombre de dialectes ou de façons de parler Schéma de Lodge 1997, 30, qui s’oppose à une vision hiérarchisée et axiologique des non-spécialistes Schéma de Lodge 1997, 16.

Au regard du français contemporain, la variation dialectale est la situation normale de l’ancienne langue française. Si la conscience de l’unité du français comme langue est nettement affirmée au 13ème siècle, elle l’est en même temps que sa diversité régionale, ainsi qu’en témoigne Roger Bacon, référant au français pour expliquer le rapport entre le chaldéen et l’hébreu, et distinguant dans les années 60 quatre principaux dialectes (idioma) qui, quoique distincts, sont pour lui compréhensibles par leurs locuteurs respectifs :

Comme le picard et le normand, le bourguignon, le parisien, pour le français : c’est une même langue pour tous, c’est-à-dire le français, mais qui se diversifie accidentellement selon les lieux; cette diversification produit des dialectes, mais non des langues différentes (Compendium studii philosophiae, VI, 438-439, in Lusignan 1986, 69)

Approximativement à la même époque, Thomas d’Aquin et Nicolas de Lyre nous donnent une description très semblable, reposant également sur l’existence de quatre dialectes, de la situation linguistique de la France du Nord. Ainsi chez Thomas :

Car les dialectes d’une même langue varient d’un locuteur à l’autre, comme on peut le voir avec la langue française, qui varie en dialectes multiples chez les Français, les Picards, les Normands, les Bourguignons et d’autres. Et ce qui se dit de façon adéquate et intelligible dans le dialecte picard déplait aux Bourguignons et même à leurs voisins les plus proches d’Île-de-France (Opus Majus, in Lusignan 1987, 61-62, et Lodge 1997, 135-136).

De même chez Nicolas de Lyre, qui semble plutôt faire référence aux différences d' »accents » entre les dialectes :

Bien que la langue française soit une, ceux qui sont de Picardie la parlent différemment de ceux qui habitent à Paris; et par cette diversité (varietas), on peut percevoir d’où quelqu’un vient (Super Matt., XXVI, col. 441, in Lusignan 1986, 62)

Des témoignages analogues se retrouvent aux 14ème et 15ème siècles, où s’accuse le sentiment des différences régionales. Dans son Sermon sur la Passion prêché devant le roi Charles VI, Jean Courtecuisse, mort évêque de Genève en 1423, rend compte ainsi des variantes de la langue parlée par les disciples du Christ. Un serviteur demande à Pierre :

« Vraiement tu en es! La parolle t’accuse; il appert bien que tu es de Galilee. » Tous parloient ebrieu, mais avoit entre eulz difference comme entre françois et picart. (45, p. 66)

(« Vraiment, tu es de ses disciples! Ton langage te dénonce; on voit bien que tu es de Galilée. » Tous parlaient hébreu, mais avec entre eux des différences comme il y a entre le français et le picard) (in Cerquiglini-Toulet 1993, 17-18).

Comme le note S. Lusignan, « deux interlocuteurs parlant deux dialectes du français se comprennent et peuvent communiquer, mais tout en ayant le sentiment d’inadéquation dans la compréhension du discours émis par l’autre. C’est exactement l’expérience et la rencontre, par exemple, de locuteurs de différents pays de la francophonie qu’on connaît aujourd’hui. On se comprend très bien au niveau du message, mais des détails témoignent de la différence : un Parisien peut bien comprendre le picard, mais l’identifie en même temps comme picard. » (Lusignan 1987). Deux locuteurs communiquant dans leurs parlers respectifs ont donc conscience de leurs particularités, et l’on peut croire qu’en pays d’oïl au milieu du 13ème siècle les différences dialectales sont vite perçues et rapidement localisées, la différence pouvant prêter à rire (Dans son Opus tertium Roger Bacon indique que le Picard et le Parisien rient l’un de l’autre (mutuo se derident)).

J. Monfrin cite dans le même sens un incident assez révélateur qui se produit en 1388 et semble avoir dégénéré en bagarre et s’être terminé à coups de couteau. Deux ouvriers se rencontrent dans une rue de Paris, un Parisien nommé Jean de Chastillon et un Picard nommé Thomas Castel :

Ledit Chastillon reconnut à sa façon de parler que le Thomas en question était picard, ce sur quoi, pour s’amuser, il se mit à parler comme on parle en français ; et ledit Thomas qui était picard se mit à imiter la façon de parler d’Îe-de-France, et ils parlèrent ainsi longuement (Monfrin 1972, 762, Cité par Lodge 1997, 136).

Le latin médiéval même, empruntant largement au vernaculaire, n’échappe pas à l’imprégnation régionale : au début du 12ème siècle, vers 1120, Guillaume de Conches prie ses auditeurs chartrains d’excuser son accent normand lorsqu’il lit du latin (Stéfanini 1983, 10).

Cependant commence à se faire jour, à travers des témoignages du temps, la conscience d’une certaine hiérarchie entre les variétés régionales, tendant à affirmer la précellence et la prééminence du « françois », langue de l’Ile-de-France, de Paris, du roi, langue prestigieuse que l’on commence à sentir telle dès le 12e siècle. « C’est dans la seconde moitié du 12ème siècle que la variété de français parlée à la cour du roi à Paris apparaît comme le plus prestigieux des vernaculaires parlés dans l’aire du gallo-roman du nord »(Lodge 1997, 137)

Chez les théoriciens se dégage ainsi la notion d’un dialecte plus « pur » que les autres :

Les dialectes d’une même langue varient selon les gens, ainsi qu’il arrive en français qui varie de façon idiomatique (idiomatice) chez les Français proprement dits, les Picards, les Normands et les Bourguignons. Ce qui se dit correctement en picard fait horreur aux Bourguignons, et même à leurs voisins plus proches, les Français : combien plus cela risque de se produire entre des langues différentes (Roger Bacon, Opus Majus, III, 66, in Lusignan 1987, 68).

Si la nomenclature se rapproche de celle de Thomas d’Aquin, le point essentiel est que l’un des dialectes porte le même nom que la langue, et c’est celui de la région de Paris : les Gallicos, voisins des Picards, sont les habitants de l’Ile-de-France. C’est là un indice de la précellence du français parisien que confirment d’autres textes, comme celui-ci, toujours de Roger Bacon :

En France, parmi les Picards, les Français purs (puros Gallicos), les Bourguignons et les autres (Compendium, VIII, 467, in Lusignan 1987, 69).

Dès le milieu du 13ème siècle, le « vrai » français est déjà le français de l’Ile-de-France.

Des témoignages d’écrivains vont dans le même sens. Le trouvère picard Conon de Béthune, dans une chanson fameuse, montre que dès la fin du 12ème siècle, c’est-à-dire dans la période qui coïncide avec l’accession au trône de Philippe-Auguste (sacré en 1179), commence à se développer à la cour royale, suivie par la cour de Champagne, une sorte de sentiment normatif du « bon français » : le français de Paris a tendance déjà à s’imposer par rapport aux autres parlers, pour des causes auxquelles la politique capétienne n’est vraisemblablement pas étrangère :

Mout me semont Amors ke je m’envoise,

Quant je plus doi de chanter estre cois,

Mais j’ai plus grant talent ke je me coise,

Por çou s’ai mis mon chanter en defois;

Ke monlangaige ont blasmé li François

Et mes cançons, oiant les Champenois

Et la contesse encor, dont plus me poise.

La roïne ne fist pas ke cortoise,

Kime reprist, ele et ses fiex li rois.

Encor ne soit ma parole franchoise,

Si la puet on bien entendre en franchois;

Ne chil ne sont bien apris ne cortois,

S’il m’ont repris se j’ai dit mos d’Artois,

Car je ne fui pas norris a Pontoise.

(Amour m’invite à l’allégresse, alors que je dois m’abstenir de chanter, mais j’ai plus grand désir de me taire, et je me suis donc interdit de chanter : c’est que les Français ont blâmé mon langage et mes chansons, en présence des Champenois et devant la comtesse, ce qui me peine encore plus.

La reine n’a pas agi courtoisement en me reprenant, elle et son fils le roi; bien que ma façon de parler ne soit pas française, on peut bien la comprendre en français, et ils manquent d’éducation et de courtoisie ceux qui m’ont repris pour avoir dit des mots d’Artois, car je ne fus pas élevé à Pontoise)

Garnier de Pont-Sainte-Maxence, le fameux auteur de La vie de saint Thomas Becket, composé autour de 1175, note de son côté :

Mis lenguages est bons car en France fui nez (Vie de saint Thomas, I, v.6165)

(Ma langue est bonne, car je suis né en Île-de-France)

« La valeur accordée par le rituel courtois à la politesse et au raffinement impose le sens du bon (et donc du mauvais) usage de la langue ; bel parler disait-on alors, et c’est indiscutablement la façon de parler à Paris qui devait constituer cette norme des classes supérieures de la société » (Lodge 1997, 137) :

Mainte bele dame cortoise

Bien parlant an langue françoise (Chrétien de Troyes, chevalier à la charrette, II, 41-42, autour de 1175)

Aimon de Varennes, auteur de Florimont, composé autour de 1188, présente ainsi son poème (Lodge 1997, 138) :

Il ne fu mie fait en France

Mais en la langue de fransois

Le prist Aymes en Loenois,

Aymes i mist s’entensïon,

Le romant fit a Chastillon (Florimont, II, 14-18)

(Il ne fut pas écrit en Île-de-France, mais Aimon le mit en français dans le Lyonnais. Aumon s’y décida, et écrivit le roman à Châtillon – i. e. Châtillon-sur-Azergue, près de Lyon -)

Et plus loin il déclare :

As Fransois wel de tant servir

Que ma langue lor est salvaige ;

Car ju ai dit en mon langaige

As miels que ju ai seu dire,

Se ma langue la lor empire,

Por ce ne m’en dient anui. (II, 13614-13619)

(Je veux servir les Français bien que ma langue leur paraisse sauvage, car je me suis exprimé en mon langage au mieux que j’ai su dire. Si ma langue est moins belle que la leur, qu’ils ne m’en tiennent pas grief)

Comme le remarque encore A. Lodge, dans le dernier quart du 12ème siècle, « l’existence et le poids de cette norme liée au prestige apparaissent dans la façon dont différents auteurs français évoquent le parler des étrangers. Ainsi dans le Roman de Renart, où les auteurs imitent les manières de s’exprimer d’Italiens et d’Anglais s’efforçant, sans grand succès, de parler le français . » (Lodge 1997, 138).

Plus d’un siècle plus tard, le traducteur anonyme de la Consolatio Philosophiae de Boèce témoigne sans équivoque du prestige de la langue de Paris :

Si m’escuse de mon langage,

Rude, malostru et sauvage :

Car nés ne sui pas de Paris;

Mais me raporte et me compere

Au parler que m’aprist ma mere

A Meun, quant je l’aloitoie,

Dont mes parlers ne s’en desvoie;

Ne n’ay nul parler plus habile

Que celui qui keurt a no ville (cité in Lusignan 1987, 71)

(Je m’excuse de mon langage, rude, grossier et fruste, car je ne suis pas originaire de Paris, mais j’ai comme modèle le langage que m’apprit ma mère à Meun, quand elle me donnait la tétée, et dont je ne m’écarte point, et je n’ai pas de langage plus subtil que celui qui a cours dans notre ville)

Dans Le Tournoi de Chauvency, les picardismes d’un héraut d’armes, reproduits par Jacques Bretel (v. 2095-2101 : plache : plaise, subj. pr. 3, 2095; wardés : regardez, 2098; ch’est : c’est; kiens : chiens), sont parodiés par le ménestrel qui lui répond (chertes : certes; perechoux : paresseux); et le jargon fastrouillé, i.e. baragouiné par l’Alsacien Conrad Warnier, ce françois moitiét romans moitiét tïois (moitié roman, moitié germanique v. 331-2), ce walois tout despannei (tout déformé, v. 63), fait la joie des seigneurs réunis à Chauvency. La société cultivée qui s’y retrouve éprouve un goût affirmé pour la langue raffinée et élégante : aux vers 1062 ssq., Jean Bretel dit le plaisir avec lequel il a entendu le ménestrel Henri de Laon, qui ne parloit mie breton Mais un françois bel et joli, et dont les mot furent si poli, Si bien taillié et si a point Qu’il n’i avoit ne pou ne point De vens qui i fust mal apert.(Ce n’était pas le breton qu’il parlait, mais un beau français élégant, et dont les mots étaient si raffinés, si bien ciselés et si bien à propos qu’il n’y avait rien, absolument rien de disconvenant)

Une hiérarchie s’esquisse plus tard, chez le traducteur d’un Psautier lorrain, composé vers 1345, entre latin, « français », et lorrain : Quar pour tant que la laingue romance et especiaulment de Lorraine est imparfaite… Le français est moins parfait que le latin, et le lorrain pêche encore plus que le premier.

Comme le rappelle aussi J. Batany, « dès la naissance du culte du roi-saint [i. e. saint Louis], peu après 1290, Guillaume de Conches nous raconte l’histoire de ce sourd-muet qui, guéri sur la tombe de Louis, ne s’exprime pas dans le parler bourguignon de son pays, mais en français, ‘comme s’il était né à Saint-Denis’. » (Batany 1982, 37). Le texte latin de la narration oppose la lingua materna à la recte gallicana (« la langue maternelle » à la « bonne [langue] française »), recte évoquant la notion de norme.

Le prestige du français de l’Ile-de-France lui vaut un rayonnement au-delà de ses strictes limites géographiques : le Brabançon Adenet le Roi confirme au milieu du 13ème siècle que la norme parisienne est également adoptée par certains grands seigneurs « tiois »:

Tout droit a celui tans que je ci vous devis

Avoit une coustume ens el tiois paÿs

Que tout li grant seignor, li conte et li marchis,

Avoient entour aus gent françoise tout dis

Pour aprendre françois lor filles et lor fis.

Li rois et la roÿne et Berte o le cler vis

Sorent pres d’aussi bien le françois de Paris

Com se il fussent né ou bourc a Saint Denis,

Car li rois de Hongrie fu en France norris,

De son paÿs i fu menez molt tres petis (Berte, 148-157).

Dans son Donait françois (av. 1409), sans doute la première véritable grammaire française destinée à l’enseignement de cette langue aux Anglais, en comparaison des traductions-remaniements de l’Ars minor destinés à l’enseignement du latin (Colombo Timelli 1996), John Barton indique qu’il va introduire son lecteur au « droit language de Paris et de païs la d’entour, la quelle language en Engliterre on appelle : doulce France » : comme pour les Manières de langage anglais, ouvrages pratiques d’enseignement du français, c’est la norme de Paris qui est prise comme modèle (cité dans Lusignan 1987).

L’hégémonie linguistique du modèle parisien, qui tend à s’affirmer, est cependant loin d’être absolue, et la situation linguistique est plus complexe : si la langue de l’Ile-de-France peut commencer à constituer une langue de référence, elle est loin de s’imposer, en réalité, dans les différents domaines de l’écrit : pour l’écrit juridique, par exemple, il a été montré que le début de la « francisation » varie considérablement d’une région à l’autre. Mais surtout, à côté du modèle parisien, d’autres variétés régionales ont pu jouir, tout au long du 13ème siècle et du siècle suivant encore, d’un rayonnement non négligeable. On a ainsi observé que le picard a opposé une résistance considérable au modèle parisien, comme le montre l’influence qu’il a exercée en Angleterre à la fin du 14e siècle encore (Kristol 1989, 1990). Pendant très longtemps, la norme de l’écrit français est donc restée polycentrique, soumise à l’attraction d’aires et de centres de rayonnement culturels et administratifs qui ont pu offrir des résistances au mouvement centripète, comme l’aire anglo-normande, trilingue, au 12ème siècle, du moins en Angleterre, où le français est la langue d’une élite sociale, berceau d’une flamboyante floraison d’oeuvres littéraires dans tous les domaines (Short 1991), ou l’aire picarde au 13ème siècle, avec le rayonnement culturel d’Arras, à l’apogée de sa fortune, mais qui reste encore un centre de créations littéraires spécifiques aux 14ème et 15ème siècle avec des écrivains d’envergure comme Jean Molinet. La conception unitaire traditionnelle d’un français écrit supra-régional, d’une koiné en expansion au 13ème siècle aux dépens des dialectes écrits, ne correspond même que d’assez loin à la réalité, la langue écrite vulgaire au Moyen Age – désignée par la scripta, équivalent de l’allemand « Schriftsprache », depuis Remacle (Remacle 1948, 24) – reflétant au contraire, des traits régionaux, tant phonétiques que morphologiques, ou mêmesyntaxiques, qui ne sont en aucune façon des restes de tradition régionale en voie de disparition (Dees 1985, 87). C’est dire que tout texte médiéval, jusqu’au 13ème siècle au moins, est par nature régional; la coloration régionale, pour peu qu’elle ne soit pas altérée par les éditeurs modernes, est plus ou moins marquée dans la scripta des copies, elle-même d’interprétation souvent difficile puisqu’elle est loin d’êtreun reflet transparent des habitudes phonétiques des dialectes effectivement parlés et de leurs variantes : « Le temps n’est plus où l’on admirait avec Beaulieux, dans la graphie du 12ème siècle, une ‘orthographe’ simple et quasi phonétique » – celle du ‘bel françois’ – « l’écriture, loin de noter avec précision et sans équivoque les réalités phoniques, [masquant] à l’occasion les différences dialectales » (Stéfanini 1983, 13). C’est dire aussi que, « par définition, un texte écrit n’est jamais un texte dialectal » (Lecoy 1978), l’écrivain, surtout lorsqu’ilest conscient de son art, étant soumis à trop d’influences pour que son oeuvre soit le reflet exact du langage parlé à son époque et dans sa région, et qu’il y a donc quelque impropriété à parler de dialectes avant le 19ème siècle. Une distinction capitale, faite trop peu souvent, s’impose donc, pour le Moyen Age, entre régionalismes et dialectalismes : les régionalismes – lexicaux particulièrement -, caractéristiques d’une région ou d’un ensemble de régions, sont nombreux dans les textes médiévaux, chartes et textes littéraires, pour prendre place définitivement dans la langue nationale à mesure qu’elle se constitue et pour nourrir les dialectes parlés, qui n’accèdent au stade littéraire que vers le milieu du 16ème siècle : si ces régionalismes peuvent être analysés par une approche historique et philologique, les dialectalismes ne sont réfractés que tardivement par les textes, analysés qu’ils sont par une approche géographique réduisant la diachronie (Roques 1997-98). Ici encore lestémoignages des contemporains sont éclairants. Le Tractatus ortographie de Coyfurelly, du 13ème siècle, qui se révèle particulièrement attentif à toutes les différences existant entre le français (gallicus) et l’anglo-normand, désigné par le terme de romanicus, souligne l’importance des adaptations et transpositions régionales :

En langue « romanica » (anglo-normande) mais pas en « gallicana » (le français parisien), en lieu et place de C et H on doit écrire et prononcer K, comme KIVAL, pour CHIVAL en français parisien, etc. (cité par Lusignan 1986, 102).

Au demeurant, les grandes variétés régionales, reflétées de façon plus ou moins approchante par la scripta, et illustrées par la carte annexe, sont loin d’avoir disparu : un faisceau d’études récentes ont souligné la grande stabilité diachronique de la structuration globale de l’espace médiéval, que traduisent encore les dialectes contemporains, pour peu qu’ils perdurent (Goebl 1988, 70, et 1990).

Au-delà de ses variétés, cependant, le français peut avoir, à cette époque, un caractère beaucoup moins régional que d’autres langues vernaculaires européennes : il jouit également d’une large diffusion comme langue de culture, attestée dans les milieux intellectuels. Au début de son Livre dou Tresor, Brunet Latin écrit ainsi :

Et se aucuns demandoit pour quoi cis livres est escris en roumanç, selonc la raison de France, puis ke nous sommes italien, je diroie que c’est pour .ii. raisons, l’une ke nous somes en France, l’autre por çou que la parleure est plus delitable et plus commune a tous gens (Tresor, I, 18)

(Et si quelqu’un demandait pourquoi ce livre est écrit en langue vulgaire, en langue française, alors que nous sommes Italiens, je dirais que c’est pour deux raisons : la première étant que nous sommes en France, la seconde parce que cette langue est plus agréable et davantage partagée par tout le monde)

L’auteur norvégien du Konungs-Skuggsja, une encyclopédie pédagogique, recommande la connaissance du français parce qu’il a la plus grande extension, avec le latin :

Et si tu veux estre parfait en science, apprends toutes les langues, mais avant tout le latin et le français, parce qu’ils ont la plus grande extension (Cité in Lusignan 1986, 84).

Comme le fait remarquer S. Lusignan, le rayonnement international de l’Université de Paris au 13ème siècle a pu contribuer tout autant à la diffusion internationale du français que la politique centralisatrice des Capétiens.

Le prestige du français ne saurait pourtant se mesurer encore à celui du latin. Le latin, dont certains théoriciens considèrent qu’il peut remonter jusqu’à l’hébreu, langue divine (cf. Cazal 1998), est la langue de la respublica clericorum (et clericarum) de l’Europe savante, le latin médiéval étant lui-même marqué par des colorations nationales touchant aussi bien la prononciation que la graphie, la morphosyntaxe ou le lexique, objet de créations et d’emprunts issus de ces langues, et qui n’est pas sans conditionner et imprégner l’écriture du vernaculaire (cf. l’emploi du subjonctif avec comme). Savoir théorique acquis par imprégnation précoce, possédant seul une grammaire, grammaire lui-même, il est la langue de référence : comme dans l’ensemble des langues romanes, écrire une langue vernaculaire est pour longtemps un acte qui doit « se situer par rapport à une pratique dominante, celle d’écrire en latin, en slavon, etc. Même si cette confrontation n’est que rarement mise en relief pendant les premiers temps – elle le sera à l’époque de la Renaissance -, elle est cependant sensible. On la perçoit par exemple aisément dans la répartition des genres auxquels ont accès les idiomes vernaculaires ou dans la distribution des groupes sociaux qui avaient recours à la langue vulgaire » (Selig 1993, 14). Le latin est ainsi, au départ, la langue exclusive de la philosophie, de la théologie, et de la liturgie, dont certains genres, comme l’historiographie en langue vulgaire, commencent à s’émanciper au 13ème siècle. A l’opposé, le français, langue maternelle « nutritive », objet d’une compétence et d’une performance pratique, n’a pas, à l’époque, de grammaire explicitée et systématisée dans une réflexion théorique, même s’il n’est pas interdit de supposer qu’ont pu exister en France des manuels d’enseignement élémentaire, disparus à cause de leur faible valeur marchandeet du peu de soin des écoliers et à cause de la rapide évolution de la langue les rendant très vite caducs (Lusignan-Ouy 1991, 156). On mettra à part la situation singulière de l’Angleterre où, à partir du 13ème siècle, il devient une langue seconde acquise de façon réfléchie, avec la création de grammaires comme pour le latin (cf. supra), de Manieres de parler, sous la forme de guides de conversation en particulier, et de manuels qui l’enseignent telle une mère, les feminae :

Liber iste vocatur femina quia sicut femina docet infantem loqui maternam sic docet iste liber juvenes rethorice loqui Gallicum (Femina, p. 28)

(Ce livre est appelé femina parce que de même que la femme enseigne à l’enfant sa langue maternelle, ainsi ce livre enseigne aux jeunes à bien parler le français)

Les intellectuels médiévaux se trouvent donc dans une situation particulière de diglossie dont on n’a pas toujours mesuré toute l’importance. Si le latin a son mode d’apprentissage spécifique et ses domaines réservés, le français se manifeste, bien sûr, à l’époque, sous tous les aspects d’une langue vivante, mais nous n’en avons qu’un aperçu très limité : nous ne le connaissons en effet qu’à travers les productions écrites de la langue littéraire, technique ou juridique, qui transcrivent des textes conçus d’abord pour l’oral, et portant des traces marquantes de la « vocalité » propre au Moyen Age, « qui occupe une position intermédiaire sur l’échelle évolutive qui s’étend dessituations d’oralité primaire qui ignorent l’écriture aux sociétés profondément alphabétisées et profondément marquées par une présence quotidienne de l’écrit » (Selig 1993, 15). Bien des propriétés à première vue déconcertantes des textes médiévaux, à la scripturalité secondaire, particulièrement marquées dans certains genres comme l’épopée, chantée certainement sur un rythme s’apparentant à la mélopée, ressortissentlargement à l’oralité (parataxe massive, prolifération des particules, anaphore et répétitions, topicalisation en prolepse, alternances apparemment discordantes des temps grammaticaux, etc). Mais l’oralité spontanée, le français parlé dans son usage réel nous est irrémédiablement fermé et n’est reconstituable que de façon très imparfaite : on peut ainsi mettre en doute la version forte des philologues prétendant que le discours mimétique des dialogues dans les oeuvres littéraires nous donne une image fiable de l’emploi des temps effectif de la langue médiévale. Les tentatives de reconstitution menées actuellement ne touchent essentiellement que des phénomènes de prononciation (Dees 1990, 1991 : reconstruction de l’ancien français parlé dans ses variantes régionales à partir des rimes) : nous n’avons en particulier aucune notion du « français spontané » de l’époque, pour reprendre les termes d’A. Sauvageot (Sauvageot 1962), de ce que les Anglo-saxonsappellent l' »impromptu speech » (Enkvist 1982), qui retient actuellement l’attention des linguistes, avec ses procédés émotionnels de mise en relief, de dislocation d’éléments habituellement conjoints du registre soutenu. Seul nous est accessible le registre des oeuvres littéraires ou des langues techniques, où la part des procédés rhétoriques conscients n’est pas négligeable. Nous ne pouvons donc reconstituer du fonctionnement réel de l’ancien français qu’un système partiel et nécessairement réducteur, écrasant, en quelque sorte, la dimension diastratique.

Dans ses paramètres diastratique et diatopique, résumés pour l’essentiel dans le tableau annexe extrait de la Grammaire Nouvelle de l’Ancien Français (Buridant 2000), l’ancien français offre donc aussi une situation complexe; il apparaît à bien des égards comme un carrefour de tensions,

– entre langue maternelle et langue seconde de référence (latin, langue savante);

– entre langue homogène, tendant à la diffusion européenne, et variétés régionales;

– entre mouvement centripète s’amorçant vers une langue royale « précellente » et polycentrisme.

C’est ce mouvement centripète qui se conforte, se conforme et s’accélère à partir de l’ancien français, comme le souligne A. Lodge, en observant, sur l’exemple de l’Anonyme de Meung, traitant son parler comme sa langue maternelle pour la distinguer de la nouvelle variété prestigieuse qu’est le parler de Paris (citation supra), « que la hiérarchie traditionnelle entre le latin et la langue vernaculaire est en train d’être remplacée par une hiérarchie entre standard et dialecte. », si tant est que l’on puisse parler déjà de dialecte (Lodge 1997, 139).Se développe alors un processus de standardisation marqué par plusieurs éléments conjoints :

  • tendance à l’établissement, à la fixation et à la diffusion d’une norme, liée à l’extension du pouvoir monarchique au 13ème siècle, le terme françois cessant peu à peu d’être le nom du parler de l’Île-de-France à mesure que le français du roi devient la langue de l’administration d’un royaume gagnant beaucoup en superficie : adoption d’un ensemble de normes linguistiques suprarégionales, perceptible déjà dans les systèmes d’écriture que l’on rencontre dans les textes du 12ème et du 13ème siècle comme une tendance de se conformer, implicitement et avec un succès variable, à une norme écrite suprarégionale (Lodge 1997, 120-121, 139 et 158). Conscience d’une hiérarchie entre standard et parler régionalement marqué : « à partir de la fin du 12ème siècle, l’idée que le français du roi représentait le standard de la langue parlée se répandit peu à peu dans toute l’aire de la langue d’oïl, même si les locuteurs de la langue d’oc allaient mettre davantage de temps à faire leurs les normes de Paris » (Lodge 1997, 142-143).

– tendance à l’homogénéisation et à la fixation à travers un système d’écriture conventionnel supradialectal, la langue se fixant dans une « graphisation » réglée de l’écrit et tendant à réduire les variations pour une communication de large diffusion au service d’un pouvoir centralisateur (Lodge 1997, 157).

Ces éléments gagnent en importance avec une nouvelle phase décisive qui se dessine au 16ème siècle, caractérisée par la codification, consistant à régler la langue en lui donnant une surnorme opérant la sélection d’unités de la langue considérées comme correctes au détriment d’usages prohibés. A partir de ce siècle, où le français s’impose aux dépens du latin et des autres variétés du gallo-roman en particulier avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) comme langue de l’administration du royaume, est progressivement codifiée une langue qualifiée par certains sociolinguistes de « langue haute » H, au regard d’une langue basse B (Ferguson 1959) : langue de la religion, de l’enseignement, de l’administration et du droit, de la littérature « sérieuse », du prestige comme plus belle, plus logique, mieux à même d’exprimer des idées importantes, pourvue d’un héritage littéraire, enseignée de façon explicite, codifiée et uniforme par l’existence de grammaires, d’ouvrage didactiques, stable dans le temps. La codification de la variété haute de la langue, appuyée sur la production de grammaires fixant par écrit les règles prescriptives gouvernant l’orthographe, la prononciation, la morphologie et la syntaxe, et les dictionnaires, faisant l’inventaire du vocabulaire et fixant la légitimité de certains mots par rapport à d’autres, en même temps qu’ils définissent le sens et la valeur, conduit à la « variation minimale des formes linguistiques », soit à « la suppression de la variation libre dans la langue » (Lodge 1997, 206). Une langue standard de référence s’impose progressivement à partir du 16ème siècle, largement diffusée par les progrès de l’imprimerie, favorisant la vulgarisation de l’écrit pour un public large au lieu du public restreint des médiévaux. Une surnorme particulièrement puissante s’impose, réglée par les autorités de la langue, détentrices du bon usage, allant jusqu’au purisme, et se confirme alors la conscience d’une hiérarchie entre une strate haute de la langue – langue de référence, réglée, prescriptive, diffusée par l’écrit – et une strate basse – langue perdant son statut de langue, marquée par la variance, l’absence de règles, la variété diatopique, celle des provinces, réservée à la communication orale. A partir du seizième siècle se dessine donc en France une situation de diglossie nouvelle où peuvent coexister le standard et le dialecte, et c’est véritablement à partir de cette période que se développe une littérature dialectale, point très important sur lequel je reviendrai ci-dessous.

La situation est donc bien différente de la situation médiévale, marquée par un polycentrisme linguistique relatif avec une littérature empreinte de régionalité à travers la scripta, sans orthographe normée.

Les siècles suivants vont accélérer le processus de codification en renforçant la prééminence de la langue standard et en favorisant la diffusion d’une norme linguistique unique. Concourent à cette diffusion, dans la période moderne, tout un faisceau d’éléments :

  • le centralisme, accentué par la Révolution visant à l’homogénéisation politique et idéologique de la France à travers une langue unique garante de l’identité nationale et de la liberté de la nation, comme en témoigne l’enquête de l’abbé Grégoire dans son enquête réalisée entre 1790 et 1794 Sur la nécessité d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française (Certeau et al. 1975). « Comme son titre l’indique, l’ambition scientifique de l’enquête était bien secondaire par rapport aux objectifs politiques de son auteur et de ses amis jacobins, à savoir l’homogénéisation politique et idéologique de la France » (Lodge 1997, 261)

  • le développement de l’instruction publique planificatrice, avec le fer de lance de la fameuse école « gratuite, laïque et obligatoire » mise en place par Jules Ferry de 1881 à 1886, couronnement d’un mouvement séculaire de scolarisation qui caractérise tout le 19ème siècle. La grande armée des « hussards noirs de la République », selon l’expression de Charles Péguy, « prophètes éblouis d’un monde nouveau » selon Clémenceau, sorte de missionnaires laïcs, est alors chargée de faire entrer la langue nationale dans chacun des foyers du pays, de dispenser les « lumières » aux petits Français ; thuriféraires de la laïcité, ils en répandent l’idéal dans les villes et les campagnes, en préparant les écoliers à devenir de bons citoyens soudés dans une culture nationale unifiée et de fervents patriotes dans une école – la communale – devenue le creuset de l’intégration républicaine et de ses valeurs, amour de la patrie, de l’ordre, de la liberté, dont se fait l’écho la bible de l’écolier qu’est Le Tour de France par deux enfants (Ozouf 1993, Bouyer 2003).

  • le service militaire, jouant un rôle similaire à celui de l’école dans la déperdition des langues et des dialectes régionaux, comme on l’a observé pour le breton : avec la conscription généralisée à la fin du 19ème siècle, les séjours prolongés des Bretons loin de leur domicile, le brassage avec des soldats de diverses origines, le contact avec des francophones, les conduisent à une pratique plus intensive du français, qu’ils contribuent à propager à leur retour ; la guerre 14-18, moment-clé dans l’évolution sociolinguistique de la Basse-Bretagne, ne fera que développer une pratique plus intensive de la langue nationale (site fanc.broudic/PAJENN/These4.html).

  • la combinaison de forces économiques et sociales entraînant de profondes mutations, trois phénomènes se conjuguant à partir du 19ème siècle pour « contribuer de façon significative à la diffusion d’une norme linguistique unique dans tout le pays : l’urbanisation et l’industrialisation ; le progrès technologique et l’extension de l’instruction primaire ; la mise en place d’un marché national pour les marchandises » (Lodge 1997, 288). Si jusqu’au 19ème siècle, la population rurale ne connaît guère que son patois local en étant monolingue, vers la fin du siècle s’amorce le mouvement d’industrialisation et d’urbanisation qui ne fait que s’accélérer : une génération seulement après l’institution de l’école communale, le nombre de patoisants monolingues est déjà devenu quantité négligeable : le dernier tiers du siècle connaît une accélération de la diffusion de la langue standard et une chute du monolinguisme en patois ; deux générations plus tard (après la fin de la Seconde Guerre mondiale), le nombre de locuteurs bilingues parlant un patois est à son tour sérieusement en baisse ; une évolution sociale et économique profonde fait passer d’une société paysanne traditionnelle, profondément enracinée dans les valeurs attachées à la terre, telle qu’a pu la décrire Gaston Roupnel (Roupnel 1932), à une société industrielle dotée d’une population urbaine et mobile (Lodge 1997, 286). Se restreint aussi l’usage du patois dans les quartiers ouvriers des villes, et spécialement des villes industrielles du nord de la France comme Lille et Roubaix, où des couches importantes du prolétariat urbain ont fait leur le patois local antérieur à l’ère industrielle, situation non exceptionnelle que l’on retrouve, par exemple, dans le village de Vieux-Rouen (Mounin 1975).

Ce vaste mouvement de codification et d’uniformisation se fait, bien sûr, au détriment des variétés régionalement marquées à travers les dialectes et les patois, limitées dans leur aire de communication et de diffusion, variétés basses de la langue frappées de plus en plus par le discrédit dans une vision hiérarchisée de la langue, selon le schéma 1 : une échelle de dignité va de la vraie langue aux dialectes, censés être pourvus d’une forme écrite et correspondant à un plus haut degré de standardisation que les patois, forme rudimentaire de la vie du langage, sans statut culturel et social stable, assimilée à une culture (paysanne) méprisée, caricaturée, dès le 17ème siècle, dans les valets de comédie. Dans cette vision, le patois, au tout dernier étage, est frappé d’indignité, et son étymologie même en témoigne : patois (d’abord *patoi, puis patois, en raison de la fréquence du suffixe –ois (-ais*) qui a servi à former des noms de langue, et d’une façon plaisante, en ancien et moyen français, des noms de langue fantaisistes, de jargon, de manières de parler, et par extension, de comportements (begois, clerjois, gabois, jargonnois, sotois, etc.) serait un déverbal de l’ancien français patoier « agiter les mains, gesticuler (pour se faire comprendre, comme les sourds-muets) », puis « se comporter, manigancer », dérivé de patte au moyen du suffixe –oyer. Patois, suivant l’évolution sémantique de patoier, aurait d’abord, selon J. Orr, signifié « gesticulations » puis « comportement ; comportement grossier » et « langage particulier (par exemple le babil des enfants, le jargon des oiseaux, un langage rustique et grossier » (Orr 1963). C’est bien au sens de « langue incompréhensible, grossière » qu’il est d’abord attesté dans Le Tournoi de Chauvenci, v. 683, avant de désigner, à partir du tournant 16ème siècle  un parler local restreint, un parler essentiellement oral pratiqué dans une localité ou un groupe de localités, principalement rurales, tout en conservant sa coloration péjorative au sens de « langage obscur et inintelligible » synonyme de baragouin, charabia, jargon, mais aussi un « idiome minorisé dont la fonction littéraire diffère de celle du français » (Carton 2001, 129). L’empreinte péjorative s’accuse à mesure des progrès de la standardisation et de la codification. Au 18ème siècle, signale de Certeau, Desgrouais écrit ainsi, en fustigeant les régionalismes :

Pourquoi tombe-t-on dans les gasconismes ? […] Tout gasconisme vient du patois du pays. […] Les enfants parlent le patois avant de parler français […] Dominé par l’habitude on ne sait que le traduire lorsqu’on parle français. Quand quelqu’un ouvre les yeux des Gascons et leur fait remarquer les fautes qu’ils font, ils les reconnaissent avec surprise : ils sont étonnés d’avoir parlé ridiculement toute leur vie. Ils sont les premiers à reconnaître la source du mal, le patois. (Desgrouais, 1776. De Certeau 1975, 51. Rappelé par Lodge 1997, 256).

L’Encyclopédie définit pour sa part le patois comme un « Langage corrompu tel qu’il se parle presque dans toutes nos provinces[…] On ne parle la langue que dans la capitale. »

L’éradication des patois au profit d’une langue nationale garante de l’unité nationale est l’objectif avoué du rapport Grégoire, on l’a rappelé :

Ainsi disparaîtront insensiblement les jargons locaux, les patois de six millions de Français qui ne parlent pas la langue nationale car, je ne puis que trop le répéter, il est plus important qu’on ne pense en politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers qui prolongent l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés. (Abbé Grégoire devant le Comité de l’Instruction Publique, 20 septembre 1793).

Le mouvement ne fait que prendre de l’ampleur avec la scolarisation, avant même l’institution de l’école laïque et républicaine de Jules Ferry : il faut « tuer la langue bretonne », déclare un sous-préfet aux instituteurs en 1845. Le revers de la médaille de la scolarisation engagée par Ferry, contrepartie de la quête d’un ciment linguistique unitaire et égalitaire, est l’éradication des langues régionales et des patois par ces mêmes hussards noirs de la République, qualifiés rétrospectivement par certains de « linguicides », « tueurs sadiques de langue » : « Un principe qui ne saurait jamais fléchir : pas un mot de breton en classe ni dans la cour de récréation », déclare M. Dosimont, inspecteur d’académie en 1897. L’emploi du patois, même dans la cour de récréation, est sévèrement puni, comme l’était l’usage du français chez les jésuites :

Un des châtiments favoris, hérité des jésuites (qui, ironiquement, y avaient recours pour faire entrer de force le latin dans les têtes de leurs élèves qui parlaient le français), était l’insigne de la honte que devait exhiber l’enfant surpris à parler sa langue maternelle. Le symbole variait ; il pouvait s’agir d’une pancarte en carton (comme à Dorres dans les Pyrénées-Orientales), d’une planche de bois (comme à Err et à Palau, également dans les Pyrénées-Orientales), d’une cheville (dans le Cantal), d’un ruban de papier ou d’un objet de métal (dans les Flandres), ou d’une brique qu’il fallait tenir à bout de bras (en Corrèze). L’enfant qui avait reçu ce « symbole » devait le garder jusqu’à ce qu’il ait lui-même surpris un autre enfant en train de parler autre chose que le français, qu’il l’ait dénoncé, et qu’il lui ait transmis l’objet d’infamie. L’élève qui se retrouvait avec l’objet à la fin de la journée recevait une punition. Dans les écoles rurales de Bretagne, le symbole de la honte était un sabot. (Weber 1977, 313. Rappelé par Lodge 1997, 284).

Même chose en Alsace après la guerre, lorsque l’Alsace revient dans le giron français, lorsque, selon le slogan ou formule choc des années 1950, il est « chic de parler français », pour « refranciser » l’Alsace, comme le rappelle le pasteur D. Barth dans un opuscule du Cercle René Schickelé défendant le dialecte et le bilinguisme en Alsace, où il plaide, en français et en allemand, pour la reconnaissance et la dignité de la langue maternelle, sous le titre « Sommes-nous fautifs ? / Sind wir schuldig ? » :

« Je te défends de parler ce sale dialecte »,  dit la Demoiselle à l’élève qui a le malheur de s’exprimer dans sa langue coutumière. Notre bon alsacien serait-il tout–à-coup une sale langue ? Qui donc a droit de le reléguer à l’étable auprès des vaches et des cochons ? Dans toute langue, le mot « mère » est empreint de beauté et de profondeur. Qui dit à sa bien-aimée « ich hab dich so gäre » exprime autant un amour véritable que s’il le disait dans la langue de Molière. Nos pères et nos grands-pères, tous ceux à qui nous devons notre existence, ont exprimé leurs joies et leurs peines en alsacien avec la même beauté et la même pureté que dans toute autre langue. Certes notre dialecte diffère du français, mais il a le même droit à l’existence. Personne n’a le droit de rabaisser une langue ; sinon il salit son propre parler et peut-être son propre nid.

Dans certaines de nos écoles, pendant la récréation, les écoliers sont appelés à surveiller qui d’entre eux parle le dialecte. Celui qui est pris sur le fait se voit confier quelque objet qu’il doit veiller à passer à un autre fautif, s’il ne veut encourir une punition à la fin de la récréation. Veut-on, dès l’enfance, inculquer un complexe de culpabilité à nos enfants lorsqu’ils s’expriment dans leur langue maternelle ? Les parents seraient-ils fautifs lorsqu’ils parlent à leurs enfants la langue qu’ils ont apprise eux-mêmes ? Non et non ! (Notre avenir est bilingue / Zweiprachig : unsere Zukunft, 1968, 14)

Les témoignages peuvent se multiplier, tel celui de Nathalie Gast, sur le site de la Fédération de l’Enseignement et de la Recherche :

Je me souviens très bien de la formule choc de l’après-guerre « il est chic de parler français » et surtout des heures de retenues infligées pour un mot d’alsacien prononcé dans une cour de récréation par un « petit pion » (et petit c…, pardon un SE) qui fut quelques années plus tard un des éminents responsables du SNES, ce bon Français, toute sa vie zélateur des causes les plus discutables, se reconnaîtra.

On me permettra un souvenir personnel : en 1948, écolier arrageois âgé de dix ans, je fus envoyé en colonie de vacances, dans le cadre du comité d’entreprise de l’usine de Feuchy où travaillait :mon père, à Steige, dans le Val de Villé, et hébergé dans l’école communale avec de petits Alsaciens dialectophones : l’objectif majeur était de les aider à se réapproprier le français avec à la clef l’interdiction de parler le dialecte, fortement dénigré.

Ce sont les instituteurs, issus eux-mêmes de milieux populaires et dialectophones, qui se font les agents de l’essouchement des langues régionales et patois, comme le remarque A. Burguière dans Bretons de Plozévet : Après la guerre 1914-1918 « la commune a perdu, sans douleur mais non sans dommage, l’usage de la langue bretonne, déracinée par les instituteurs (eux-mêmes bretons ! et par les mass média » (Burguière 1975).

Déclarations, lois et instructions se succèdent au plus haut niveau pendant la plus large partie du 20ème siècle pour condamner toutes les formes de langues régionales et de patois. C’est Anatole de Monzie, ministre de l’instruction publique, qui déclare le 19 juillet 1925 : « Pour l’unité linguistique de la France, la langue bretonne doit disparaître », et à sa suite se multiplient toutes sortes de mesures officielles pour combattre le breton et les langues régionales,  dont V. Lachuer donne un tableau complet et une analyse raisonnée (Lachuer 1998).

Les déclarations se succèdent en ce sens dans la bouche des plus hautes autorités de l’Etat, les langues régionales et leurs avatars deviennent des obstacles à la construction européenne, déclare péremptoirement à Sarre-Union le président Georges Pompidou en 1972, natif de Monboudif, lui-même fils d’un ménage d’instituteurs:

Il n’y a pas de place pour les langues et cultures régionales dans une France qui doit marquer l’Europe de son sceau.

La politique dirigiste de liquidation, de répression et d’intolérance vis-à-vis des langues régionales et des sous-langues ou langues sous-développées que sont les patois, dans un système scolaire hautement centralisé, au nom de l’idéologie d’une langue standard, n’a cependant fait qu’accompagner et appuyer les forces économiques et sociales contribuant à leur étiolement. A. Lodge observe ainsi : « S’il est vrai qu’au cours des cent cinquante ans qui ont suivi la Révolution – et on peut dire bien au-delà – l’essentiel de la politique des gouvernements visa à la liquidation des patois, il serait faux de considérer que l’Etat agissait seul. En réalité, il ne fit qu’appuyer de son autorité les forces économiques et sociales qui, en profondeur, assuraient la domination de Paris et la destruction des petites communautés autarciques dont le patois était l’expression naturelle. » (Lodge 1997, 297)

Ajoutons enfin que, jusqu’à une période récente, les lexicographes ont volontiers consigné dans leurs articles le discrédit des patois, comme en témoigne, par exemple, l’article patois du Petit Robert édition 1967, parlant de « culture inférieure de ses locuteurs :

patois (v. 1295 ; probabl. du radical patt- (Cf. patte), exprimant la grossièreté. 1° Parler, idiome local employé par une population généralement peu nombreuses, généralement rurale et dont la culture, le niveau de civilisation sont inférieurs à ceux du milieu environnant (qui emploie la langue commune).

Plus neutre est à cet égard, la définition du Dictionnaire du français contemporain, Larousse, 1971 :

patois : parler propre à une région rurale : le patois lorrain, le patois savoyard.

Ce n’est que dans les éditions plus récentes du Petit Robert que la dépréciation du patois n’est plus celle du jugement implicite du lexicographe, mais est rapportée à un jugement extérieur, nuance capitale qui est sans doute à l’image d’un changement d’attitude générale :

patois : 1° Parler, dialecte local employé par une population généralement peu nombreuse, souvent rurale et dont la culture, le niveau de civilisation sont jugés comme inférieurs à ceux du milieu environnant (qui emploie la langue commune) (Le Petit Robert, éditions 1990, 1993, 1994, 1997, 2000)

Récemment, pourtant, s’apercevant sans doute que les langues régionales ont cessé de représenter une menace sérieuse pour l’unité linguistique et politique de l’Etat, le monde politique se montre beaucoup plus conciliant à leur endroit . La loi Deixonne de 1951 autorise ainsi l’enseignement du breton, du basque, de l’occitan et du catalan à l’école publique, leur conférant par là-même le statut de «langues promues ». Le flamand et le corse bénéficieront à leur tour de ce statut en 1982. Entre-temps plusieurs organismes officiels voient le jour, qui consacrent leurs efforts à la protection des langues régionales et en particulier de l’occitan, non sans que se posent des problèmes de standardisation (Lodge 1997, 285). Une protection des langues régionales se met donc progressivement en place, avec la prise de conscience du patrimoine et du trésor culturel qu’elles représentent. L’Europe prend le relais en élaborant et promulguant en 1992, parmi les Traités européens du Conseil de l’Europe, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (Strasbourg, 5. XI. 1992), dont on trouve le texte intégral sur la Toile, dont la Partie I, Article 1 définit précisément les langues en question. La Charte provoque en France des réactions de toute nature :

– des réflexions critiques et des débats sur la diversité linguistique de la France à travers ses langues dites « régionales » au sens le plus large du terme, non sans que s’y mêlent des considérations politiques et sociales : en juin 1999, un mois après la signature de la Charte par le gouvernement français, le 7 mai 1999, a lieu à l’Université René Descartes – Paris V, un important colloque intitulé Langues et cultures régionales de France, à l’initiative de C. Clairos, D. Costaouec, J.-B. Coyos, du Laboratoire Théorie et description linguistique THEDEL, ayant pour objectifs de dresser un bilan critique dans trois domaines : Etat des lieux, enseignement, politiques (Clairis – Costaouec, Coyos 1999). Le colloque, qui fait appel à des spécialistes d’un petit panel de langues régionales parlées sur le territoire français, dont des langues à tradition orale, enregistre un « réel changement de perception de la langue française en tant que tel mais aussi des autres langues parlées sur le territoire français », en même temps qu’un intérêt accru des pouvoirs publics pour les réalités linguistiques (p. 17). Dans sa présentation de la Charte Européenne des langues régionales et minoritaires, dont le texte intégral est annexé à la publication, B. Cerquiglini, alors directeur de l’Institut National de la Langue Française et auteur d’un rapport remis aux ministres de la culture et de l’enseignement en mai 1999, se fait le chantre du riche patrimoine linguistique du français, de ses variétés plurielles, et de la chance qu’il présente pour l’Europe en concluant : « Reconnaître les langues régionales, les conforter, les développer, c’est aussi un moyen d’être européen. Aider, favoriser les langues régionales, c’est rappeler à nos concitoyens qu’ils sont francophones et européens » (Actes, 110).

On est donc aux antipodes de la déclaration de Georges Pompidou rappelée ci-dessus : quel renversement de perspective !!

D’autres débats sont suscités par la Charte, au moins aussi engagés, par des militants des langues régionales, comme les bretonnants : en février 2002 a lieu à Rennes un colloque sur les enjeux d’une reconnaissance des langues régionales ou minoritaires par l’Etat, dont les Actes sont réunis par T. Louarn et H. Giordan (Louarn – Giordan 2002)

– des réactions plus franchement politiques, hostiles à l’application de la Charte en France, qui n’est pas sans poser un problème constitutionnel : si la France a bien signé la Charte, le 7 mai 1999, elle ne l’a pas ratifiée, devant les réticences des plus hautes autorités de l’Etat, confortées par des oppositions politiques et d’organismes ou mouvements comme La Libre pensée, le comité Laïcité République, l’Initiative républicaine, le Grand-Orient de France.

Ce qui est important pour le présent propos est que le picard – non représenté officiellement dans le colloque Langues et cultures régionales de France, mais y assistaient deux de ses défenseurs et animateurs patentés A. Dawson et J.-M. Eloy – est bien enregistré par B. Cerquiglini, comme langue régionale au sens de la Charte, comme langue parlée en France dans les régions Picardie et Nord-Pas-de-Calais et en Belgique dans la province de Hainaut, parmi les 75 langues de France retenues par le gouvernement dans le rapport mentionné ci-dessus, soit : picard, normand, gallo, poitevin-saintongeais, bourguignon- morvandiau, lorrain, flamand occidental, francoprovençal, langues des départements d’outremer (54 au total) + langues minoritaires dépourvues de territoire (berbère, arabe dialectal, yiddish, romani chib, arménien occidental (l’arabe dialectal étant la première langue « française » après le français).

Encore faut-il s’interroger sur le statut et la situation actuelle du picard, et ce sera l’objet de la seconde partie.

2. Picard et patois aujourd’hui : unité, diversité, identité.

Un premier point préliminaire : le picard ne constitue pas une entité monolithique, et dans son Allocution d’ouverture au colloque Picard d’hier et d’aujourd’hui, R. Berger rappelle les grandes lignes d’une histoire complexe qui explique sa relative diversité : « Le mot picard apparaît pour la première fois au milieu du 13ème siècle, lié à l’université de Paris, où se distinguent les « nations », i. e. les communautés d’étudiants dont les membres se recrutent dans les diocèses situés au nord de la Seine (Beauvais, Amiens, Laon, Noyon, Arras, Thérouanne, Cambrai, Tournai, Liège en partie) ou ceux des étudiants de cette nation s’exprimant dans un dialecte différent du français, du normand et du bourguignon. Très vite ensuite, le mot de Picardie a désigné les parties du royaume comprises entre Boulogne et Laon, Beauvais et Tournai, très vaste domaine couvrant alors des réalités linguistiques très différentes, avec une partie flamingante au nord, l’unité de la Picardie étant brisée par le Traité de Madrid (1526) séparant brutalement la partie sud, française, du reste, intégrée dans l’ensemble des dix-sept provinces des Pays-Bas : la conscience linguistique des habitants tend alors à se défaire. Au sud de la frontière, on continue à considérer qu’on parle picard puisqu’on est en Picardie. Au nord, les comportements sont plus variés. A Arras et à Saint-Omer, on est en Artois et le langage est artésien. A Lille, après la « conquête » française » (1668), on appartient à la Flandre wallonne : Flandre pour le ressort administratif, wallonne pour la langue, le mot wallon s’opposant alors à flamand, comme en Belgique. A Valenciennes, l’âge romantique retient le terme de rouchi, sans doute né d’une confusion, de la mauvaise lecture d’une lettre où l’on parlait du patois de drouchi, c’est-à-dire « d’ici ». (Berger, in Landrecies – Petit éds., 13). La bipartition entre les deux régions « picardes » est allée pendant très longtemps, dans les esprits indigènes en faveur du sud, comme le rappelle J. Landrecies : « A la Picardie de province revenait la légitimité historique, la revendication altière du mot « picard », parfaitement lisible, et au Nord-Pas-de-Calais l’oubli du passé et la dévolution du mot « patois » avec son cortège de péjorations (Landrecies, in Landrecies- Petit 2003, 231 et infra), le terme picard pouvant rester fortement associé à la région administrative de Picardie (Pooley, in Landrecies – Petit 2003, 336). La bipartition est encore entérinée par les récents ouvrages d’initiation Assimil d’A. Dawson, consacrés respectivement au Ch’timi et au picard : Le « chtimi » de poche, parler du Nord et du Pas-de-Calais, Assimil, Collection Evasion, 2002, et Le picard de poche, Editions Assimil, Paris, 2003. « Il faut attendre une époque toute récente pour voir couramment admise, dans le Nord et le Pas-de-Calais, l’idée que ces deux départements appartiennent au domaine picard » (Berger, in Landrecies – Petit 2003, 13). Dans son petit panorama, R. Berger s’appuie en la circonstance sur l’étude de R. Dubois, dégageant le concept de Picardie à travers les âges et pourvu d’une carte systématique au 1/400000 numérotant les communes selon les principes adoptés par les dialectologues belges, qui embrasse tout le domaine réputé picard : 4633 communes classées par arrondissement puis par ordre alphabétique (Dubois 1957).

Cette unité relative géographiquement circonscrite est consacrée dans la réalisation de l’Atlas linguistique et ethnographique picard, publié en deux tomes, en 1989 et 1997 par F. Carton et M. Lebègue dans la série des 24 Atlas linguistiques et ethnographiques de la France par régions, qui succède, sans s’y substituer complètement, à l’Atlas linguistique de la France, et qui prend encore appui sur l’étude fondamentale de R. Dubois : « Le domaine linguistique picard s’étend sur 5 départements français et sur 6 arrondissement belges, dont 14 communes « égarées » des provinces flamandes, au nord de la Lys… Ce domaine est donc particulièrement vaste et divers, et ne coïncide que partiellement avec la Province de Picardie. Le concept de «Picardie linguistique », qui ne s’est dégagé que lentement, fut sans doute influencé par les délimitations politiques, mais il n’a jamais été dicté par elles. » (Introduction, p. 1).

Unité dans la diversité que souligne encore B. Muller, avec une carte – difficilement lisible – à l’appui, dans le développement sur « Les dialectes et les parlers français » de son ouvrage Le français d’aujourd’hui, en rappelant aussi l’absence de frontière étanche et absolue entre dialectes : « Entre un dialecte A (ou parler A) et un dialecte B (ou parler B), il n’y a [donc] pas de ligne-frontière distincte, mais une zone de transition assez large. Pareillement, à l’intérieur d’un même espace dialectal on rencontre, non pas l’uniformité, mais une complexité linguistique où l’on peut sans doute reconnaître des aires importantes, mais également des variations phonétiques formelles ou sémantiques de ville en ville, de commune en commune. En se basant sur le lexique, C. Th. Gossen – auteur par ailleurs de la Grammaire de l’ancien picard (Gossen 1970) – a pu subdiviser le dialecte picard sur le territoire français en une multiplicité de sous-zones (Gossen 1968, 143). En partant de cette structuration déterminée par le lexique, nous avons tracé les isoglosses des traits phonétiques (isophones) qui sillonnent la Picardie – en les ramenant au besoin à de simples lignes -, pour mettre en évidence l’augmentation de la parcellisation dès qu’on introduit un critère supplémentaire dans l’analyse dialectale. A la fin, la surface se dilue en une somme de micro-zones qui se recoupent : ce qui est appelé « dialecte » est constitué en réalité par une multitude de petites cellules dialectales (carte 9). Cette parcellisation qui permet de distinguer un « centre » et des « zones marginales », à condition d’additionner et de hiérarchiser des critères – ce qui est déjà aléatoire en soi -, conduit à poser la question de ce qui reste en somme du « dialecte ». » (Muller 1985, 149-150). Et B. Muller propose de le définir « comme un groupement de parlers où se retrouvent, en dépit du polymorphisme, certaines constantes grammaticales, phonétiques, morphologiques, lexicales ; leurs concordances internes pèsent plus lourd que leurs divergences à l’intérieur de l’ensemble, même si celles-ci sont parfois plus nombreuses. » (Muller 1985, 150).

Il dégage ainsi un faisceau de particularités pan-picardes permettant de parler d’un « dialecte picard ». Au 20ème siècle n’entreraient plus en ligne de compte que les caractéristiques suivantes  (Muller s’appuie sur l’ALF, l’Atlas linguistique picard n’ayant pas encore paru à cette époque) :

  • à la place de [] français, maintien de la nasale [, résultant de l’ancien e (lat. e, e), i) + nasale + consonne (cf. carte 9, ligne 1), d’après ALF 1369, carte vent :

v = « vent » < lat. ventu

 « en » < lat. inde

ar = « argent » < lat. argentu

(Ce trait se rencontre également en wallon, sporadiquement en lorrain, chmpenois, francoprovençal)

Du pain d’l’ argint et s’n’ herrin

  • à la place de [y] français, [oe, o] résultant de a, e, o lat. + consonne, amuïe par la suite + u (cf. carte 9, ligne 2, d’après ALF 891 mûr) :

moer = « mûr » < lat. maturu

soer = sûr » < lat. securu

so = « su » < lat. *saputu

(Ce trait se rencontre également dans les Ardennes, en Franche-Comté, en Lorraine, en francoprovençal et dans les parlers de l’Ouest).

  • à la place de [g] le w- germanique a produit [v] (cf. carte 9, ligne 3, d’après ALF 626 garder) :

varde = « garder » < germ. *wardon

vep = « guêpe » < germ. *waspa x lat. vespa

(Ce trait, imputable au superstrat germanique, caractérise également certains parlers wallons, lorrains, francoprovençaux et normands)

  • à la place de [ ] et [ ] français, [k] et [g] du latin maintenus devant a (cf. carte 9, ligne 4, d’après ALF 225, champ] :

k = « champ » < lat. campu

k e = « changer » < la. cambiare

gvo = « cheval » < lat. caballu

gb = « jambe » < lat. gamba

(Ce trait caractérise aussi des parlers normands)

  • à la place du fr. moi, toi < lat. me, te, les pronoms mi, ti < lat. mihi, tibi (cf. carte 9, ligne 6, d’après ALF 863, à moi).

(Ce trait se retrouve aussi en wallon, en lorrain, dans des parlers de l’Est).

– à la place du fr. ma, ta, sa, les possessifs mm, tt, s/s (cf. carte 9, ligne 5, d’après

ALF 662, ma grand-mère).

(Ce trait s’étend jusqu’au normand).

Ces caractéristiques phonétiques et morphologiques […] ne concernent pas exclusivement le picard. En effet, la plupart des caractéristiques se retrouvent tantôt dans un dialecte voisin, tantôt dans des aires plus éloignées ; ce qui fait le dialecte, c’est donc plutôt la combinaison particulière d’un certain nombre de traits pluridialectaux que l’effet de deux ou trois traits tout à fait individuels. D’autres caractéristiques, reconnues comme « typiquement picardes », ne couvrent qu’une aire limitée, et il n’est pas possible aujourd’hui de les utiliser pour délimiter l’ensemble de l’espace dialectal picard. » (Muller 1985, 150-151).

Il resterait donc un « minimum vital » picard, un noyau de base en assurant une élémentaire consistance. Cette consistance du picard pourrait être confirmée par l’analyse dialectométrique des structures en profondeur de l’ALF pratiquée par H. Goebl, qui après avoir souligné la permanence des aires dialectales en français (cf. supra), relève à partir d’une carte choroplèthe de distribution de similarités, le caractère compact du paysage linguistique picard, que révèlent les couleurs « chaudes », correspondant aux relations les plus étroites entre les traits dialectaux (Goebl 2002, carte 5 et p.20).

On ne peut cependant s’en tenir là :

– le noyau distingué par B. Muller n’est pas lui-même exempt de variations diatopiques, comme celui du traitement de [k + a] qui est considéré comme une caractéristique du picard : dans l’aire picarde, comme l’a rappelé B. Muller, il y a eu depuis le gallo-roman, et sous l’influence d’un puissant superstrat francique, une résistance à la palatalisation, qui se retrouve dans l’aire normande, comme dans [ka] < cattu ; l’on parle volontiers sur ce point d’une zone normanno-picarde. Ce trait est remarquable par sa persistance : « Lorsque nous entendons un paysan picard prononcer un [kvoe], et que nous lisons la forme dialectale « keval » dans un texte dialectal du 13ème siècle, nous reconnaissons le même trait : maintien de [k] initial devant a étymologique (lat. caballu). Nous sommes donc en droit de suivre l’histoire de la persistance de ce trait dans une région donnée » (Chaurand 1972, 50)

Mais une palatalisation secondaire a pu se produire sous l’effet de la force articulatoire et du passage à la palatale de [a] : c’est ce passage dont j’ai été témoin dans mon adolescence alors qu’étudiant à Lille j’entendais passer dans une rue du quartier populaire de Wazemmes les marchands de charbon « à la criée » appelant le chaland : sous ce double effet, le [kerb ] initial y devenait [tjRb ] puis franchement [t Rb ]. J’avais sous les oreilles une palatalisation in vivo. On sait que c’est bien cette palatalisation qui se produit en patois tourquennois : [t a] pour [ka], [t ate] pour [kate] [t eR] pour [kR].

  • d’autres traits peuvent s’ajouter, à condition d’admettre des variations :

. trait phonétique : très largement répandu est le traitement de la diphtongaison en [ié] qui peut se réduire : piche, fir pour pieche, fier… C’est là encore une des caractéristiques du patois tourquennois, qui a poussé plus loin les tendances phonétiques que dans d’autres aires picardes.

. traits morphologiques, que relève pour sa part J.-M. Eloy dans son ouvrage sur La constitution du picard, issu de sa thèse (Eloy 1997), où il s’appuie sur un « corpus caractéristique », le parler d’un individu réputé bon picardisant, dans une situation précise où il est en position de parler picard : Maurice Boucher, dans le cadre d’une émission en picard d’une petite station de radio (RGR, Radio Gazette Rurale) installée dans un village proche d’Amiens, Guignemicourt (216 habitants en 1987). Les discours étudiés sont des enregistrements faits au studio par cette radio, considérés comme représentatifs de l’ensemble de ces émissions. R. Debrie avait fait de Maurice Boucher en 1985 son informateur dialectologique pour Guignemicourt. Il en relève des éléments de morphologie caractéristiques du picard, mais susceptibles de variations :

= la désinence de la 3e personne du pluriel en –t, comme l’avait remarqué L.-F. Flutre : /amysté/ (amusent), /dit/ (disent), /mar té/ (marchent), /sont/ (sonnent) ; mais le phénomène connaît une variante, sous forme d’un é d’appui, comme l’avait également relevé L.F. Flutre : « Le –t final de la 3e personne du pluriel est suivi d’un /é/ d’appui quand il est précédé lui-même d’une consonne et que le mot commence par une consonne… » (Eloy 1997, 150 et Flutre 1955, 58). La désinence est générale aussi à l’imparfait : wardotent i’ s’aimotent bien mais i’ se’l disotent point. Cf. encore une histoire de Cafougnette rapportée par G. Dubois :

Dans la classe, l’instituteur termine une leçon de conjugaison sur la 6ème personne du pluriel et demande aux élèves de lui donner des exemples avec «  verbes.

  • A toi, Cafougnette, quels verbes as-tu choisis ?

  • Les verbes Loute, Pète et Crote !

  • Tu veux encore faire rire tes camarades ? Tu seras puni !

  • Non, Monsieur, j’ai pas fini m’phrase !

  • Alors, je t’écoute.

  • Min père i’ a des locataires ; eh bin i louttent, i n’ paittent pas et i crottent que cha va toudis durer. (Dubois 1993)

Ou encore, de la même veine :

Ches patrons, ch’est mie cha : i quitt’nt et i n’paitt’nt pas

Les patrons, ce n’est pas bien :iols s’en vont et ne paient pas.

(Jeu de mots d’un ouvrier qui n’a pas touché sa paie : quitter, prononcé quier, et payer, prononcé : péter)

(Baralle 2004, 369)

= Pour l’imparfait, J.-M. Eloy relève aussi un ensemble de variantes assignées au picard, à partir de son corpus : « Nous trouvons ici, non deux formes en contraste, définissant le couple picard-français, – par exemple /soné/-/sonwé/ (sonnait) ou /savé/-/savwé/ (savait), mais trois ou quatre formes : par exemple /été/-/étwé/-/éto/-/étwo/ (était), ou /vulé/-/vulwé/-/vulo/-/vulwo/ (voulait)… Dire que le picard de Maurice Boucher tolère cette variation, c’est dire que les trois formes sont assignées concurremment, ou complémentairement au picard, et peuvent servir à la catégorisation du discours tenu comme « discours tenu en picard » (Eloy 1997, 157).

On pourrait dire, avec R. Berger, que le picard, qui est sans doute l’un des parlers les plus riches du point de vue dialectal, est parcouru de courants divers, dans le champ de la morphologie :

  • courants unificateurs :

. neutralisation en le de l’article féminin la et emploi de li pour lui à peu près partout ;

. chti pour un ancien cesti doublé seulement dans les zones marginales par sti, fréquent dans d’autres régions.

  • courants diversificateurs :

. os au lieu de nous, refait sur le modèle de os pour vous, connu de Boulogne à Creil, mais qui s’ignore dans une large moitié est du domaine. C’est la forme qui est adoptée par les auteurs de Ch’Lancron.

. toudis, familier aux populations du Nord, d’une bonne partie du Pas-de-Calais et d’une moitié de la Somme, est inconnu à l’ouest et au sud où les réponses au questionnaire sont tout le temps sauf dans trois points voisins du normand où l’on dit tojours ou tejours. (in Landrecies – Petit 2003, Allocution d’ouverture, 11).

Comme dans la maison du père, pour reprendre l’Evangile de Jean (XIV, 1), « il y a plusieurs demeures dans la maison picarde ». Les enquêtes dialectologiques ont précisément mis en relief la mosaïque des variations patoises de ce que les auteurs de l’Atlas linguistique picard appellent la «picardité » : « Au moment des enquêtes, ce qu’on appelle traditionnellement « le dialecte picard » (dialecte parlé) – en fait une mosaïque de patois plus ou moins apparentés – avait plus ou moins disparu ; mais cela ne signifie nullement qu’il n’y a plus aucune pratique dialectale. Dans la France septentrionale, le processus de francisation a commencé plus tôt que dans le domaine franco-provençal, par exemple, mais il a été plus lent.. Le « pur picard », s’il a bien existé, n’existe plus. Mais la « picardité » est bien vivante (ALPic, I, Introduction, 1).

Et les auteurs, dont F. Carton, proposent de décrire la situation linguistique non pas en termes bipolaire dialecte/langue, mais en termes de continuum entre quatre composantes : « Une opposition à deux termes dialecte / langue rend mal compte de la complexité et du continuum de la situation linguistique française, notamment dans notre région. F. Carton (1981) a dégagé des critères fondés en diachronie qui permettent de dégager une typologie à quatre niveaux entre lesquels il y a continuité :

le français commun (langue) ;

le français régional, mélange à dominante de français commun qui, pour nos témoins, est « le français » tout court : un vocalisme, un tout ou un mot « picard » apparaissent spontanément dans des énoncés tout à fait français par ailleurs ;

le français dialectal (local), mélange à dominante picarde propre à un petit « pays ». Les éléments dialectaux sont plus nombreux que dans la variété 2 et/ou plus frappants qualitativement ; c’est ce qu’on appelle au sud « parler picard », au nord « parler ch’timi » ;

4° l’ancien patois de village, survivance figée d’un groupe social restreint. Bien que son autonomie linguistique soit assez relative, il possède ses propres structures phonologiques et morphologiques et ses particularités lexicales. C’est lui qui a disparu : il n’existe pas actuellement, dans notre domaine, d’îlot où le patois local parlé soit ressenti comme le parler d’un groupe cohérent et stable pour un usage utilitaire. »

Cette typologie appelle quelques commentaires :

  • elle comprend deux pôles extrêmes, français – patois, dont l’un ne serait plus représenté au moment des enquêtes que par des « buttes témoins » isolées que sont les derniers locuteurs retenus comme les « derniers des Mohicans » patoisants, conditionnant les points d’enquête : « Le choix des points d’enquête a été dicté prioritairement par la présence de natifs ayant pratiqué ou connu dans leur jeunesse la variété 4. En leur absence, la préférence a été donnée aux locuteurs pratiquant la variété 3 et natifs de la localité. » (ibid., Introduction, 2). Si les points d’enquête de l’ALPic sont relativement bien répartis, on peut noter cependant avec J. Landrecies que les collectes ont été très imparfaites dans les Flandres romanes, le Hainaut, l’Ouest du Cambrésis, le Ternois et le Boulonnais, terrae incongnitae dessinant une vaste zone centrale du domaine picard. « Or il apparaît de plus en plus, au fil des analyses de l’ALPic, que l’Artois, le Cambrésis, la région lilloise et le Douaisis, constituent précisément le cœur du domaine picard et la zone la plus riche en informations » (Landrecies, in Landrecies – Petit, 2003, 234).

  • L’Atlas linguistique picard et l’Atlas linguistique de la France, son prédécesseur, enregistrent essentiellement le patois rural en négligeant le patois des villes petites, moyennes ou grandes. J. Landrecies relève ainsi le confinement délibéré de la dialectologie traditionnelle aux zones rurales et le délaissement des zones urbaines et de sociolectes et technolectes spécifiques :« A côté de cette lacune strictement spatiale, géographique (cf. supra), il s’en trouve d’autres, de natures différentes mais tout aussi préoccupantes, liées à la conception ancienne de la dialectologie et son confinement délibéré au monde rural. C’est ainsi qu’ont été délaissées :

. les zones urbaines où pourtant le picard s’entend aujourd’hui encore, au moins dans les faubourgs. Il y a belle lurette que les gros bataillons de picardisants se trouvent dans les villes. Il s’agit bel et bien d’une particularité nordiste qui a été sous-estimée, et que soulignent N. Gueunier, E. Genouvrier et A. Khomsi en 1978 « Un autre facteur d’homogénéité (autre qu’historique) est la persistance de l’usage du patois, au moins dans les couches les plus âgées de la population ouvrière, surtout lorsqu’elle est d’origine urbaine. La conscience de cet usage est en outre présente chez tous les Lillois, même s’ils ne le parlent pas, et même s’ils ne le comprennent que peu ou pas du tout. » (Gueunier, Genouvrier, Khomsi 1978, 123). Apparaît ici la nécessité d’une « dialectologie des villes » et s’impose aussi l’urgence d’une collecte de divers technolectes en usage il a encore quelques décennies. On songe bien entendu au textile mais il ne faudrait pas négliger les industries sidérurgiques, les verreries, les sucreries qui ont dû posséder leur jargon propre.

. l’ensemble semi-urbain original constitué par le bassin minier. L’activité extractive est aujourd’hui achevée mais il ne doit pas encore être trop difficile de retrouver de bons informateurs. Une des tâches les plus évidentes consistera à récupérer le technolecte complet des anciennes Houillères. Le sujet est particulièrement riche, la division du travail très poussée ayant engendré un vocabulaire abondant dans l’outillage, les gestes techniques et les noms d’agent professionnels, ces derniers étant peut-être ceux qui furent le plus sujets à variations, selon les compagnies. Bien entendu, il reste de nombreuses traces écrites de ces lexèmes, mais il serait dommage de se contenter d’une sèche reconstitution a posteriori. Par ailleurs ont sans doute déjà disparu, pour l’essentiel, les phénomène de divergence qui occupaient les habitants des cités ouvrières aux habitants du village noyau.

. le littoral. Là aussi risquent de s’être perdus les phénomènes de divergence entre la langue des terriens et la langue des marins dans une même commune (Landrecies, in Landrecies – Petit éds., 2003, 234 – 235. Landrecies renvoie sur ce dernier point à Landrecies – Popieul, in Landrecies – Petit éds., 2003).

Mais il y aurait encore des prospections à faire sur des lieux de travail à dominante masculine peu qualifiée : grandes usines, commissariats, SNCF, et même hôpitaux… Milieux cependant difficiles à pénétrer. (ibid., 236).

  • Il entérine la dénomination « ch’timi », le consacre comme terme linguistique. On sait que ce terme, mot-valise, a été inventé durant la première guerre mondiale par des « Poilus » qui n’étaient pas de la région, et qui désignaient ainsi leurs camarades nordistes à partir de quelques mots de leur parler, comme le relève G. Esnault, dont l’origine est cependant controversée (Esnault 1919) : l’hypothèse la plus vraisemblable est que ch’timi serait constitué de la juxtaposition de mots du Nord : ch’ [= le, d’après l’usage dans les parlers picards de remplacer l’article le par ce prononcé che, cf. les gars de ch’nord], ti pour toi, mi pour moi. Moins vraisemblable est l’hypothèse d’A. Dawson, qui y voit une résultante du mot ch’ti, forme de l’ancien démonstratif picard ch’ti, et de imi, signifiant « toi et moi ». Quoi qu’il en soit, ce mot, à sa création, est ironique et devient vite péjoratif : les gars du Nord sont mal dégrossis, lourds, et baragouinent un patois sans grâce. On voit le chemin parcouru depuis lors : il est devenu emblématique du « parler picardisant » du Nord et du Pas-de-Calais, caractérisé encore par A. Dawson dans sa présentation de son Assimil comme « avant tout un parler paysan et ouvrier, le langage quotidien de la mine et des mineurs, auxquels il est irrémédiablement lié, et pratiqué aussi bien dans les villes que dans les campagnes » (Dawson 2002).

  • Il souligne le continuum qui existe entre français régional et le fond picard sans que les deux soient cependant à confondre, mais avec des passerelles de l’un à l’autre. Depuis la publication de l’Atlas linguistique picard, les progrès considérables dans l’étude des régionalismes du français, marqué trop souvent par un amateurisme dans des productions identitaires dénuées de tout esprit scientifique, auquel n’a pas échappé le français régional du nord (cf. Carton – Poulet 1991 et Roques 1992) permetent précisément de commencer à apprécier la part respective des deux paramètres, comme on peut le faire sur ces quelques exemples du remarquable Dictionnaire des régionalismes de France, sous la direction de P. Rézeau (Rézeau 2001), description résolument innovante en la matière :

. BISTOUILLE (DRF, 117) : n. f. Nord – Pas-de-Calais, Somme, Oise 1. USUEL « café arrosé d’eau-de-vie (de genièvre) ou d’un autre alcool ».[…] VAR. bistoule.

Commentaires Le terme est surtout en usage dans le nord de la France et en Belgique… mais il est relevé aussi dans le français populaire […] Il est aujourd’hui employé par référence au nord de la France pour créer la couleur locale.

Dans leur enquête sur le picard d’Audresselles, J. Landrecies et J. Popieul l’enregistrent comme mot panpicard au même titre que cayèle, cinsier, dache, ducasse, papin (tarte au papin). (Landrecies – Popieul, in Landrecies – Petit éds., 2003, 257)

. CHICON (DRF, 259) : n. m. 1. Nord, Pas-de-Calais, Picardie USUEL [stand. endive]

Commentaire : … il semble aujourd’hui assez largement connu mais comme terme régionalement marqué.

. WASSINGUE (DRF, 1043) : n. f. °° Surtout Nord, Pas-de-Calais, Somme, Aisne, Oise, Ardennes, Rhône (nord), Loire (Roanne) FAM. « pièce de toile épaisse servant à laver les sols, à éponger ». Stand. serpillère.

.TIOT, TIOTE (DRF, 971) adj. et n. Nord, Pas-de-Calais, Somme. 1. Souvent à valeur hypocoristique «  de faibles dimensions ; modeste, simple »… 2. « enfant (garçon ou fille ». Stand. fam. gamin, gamine.

Commentaire Caractéristique des dialectes du nord de la France…

. SAURET (DRF) n. m. Champagne (vx), Ardennes, Nord, Pas-de-Calais, Somme, Aisne, Oise USUEL 1. « hareng saur ».

Commentaire : Terme originaire du nord de la France…

. RAVISER (DRF, 868) v. tr. Nord (est), Pas-de-Calais, Somme, Aisne FAM. « regarder ».

Rem. L’absence d’exemples dans la documentation est sans doute significative d’un usage restreint au code oral.

Type lexical propre au français du Nord et du Nord-est, où il est attesté dep. Chrétien de Troyes sans solution de continuité (FEW)

. DUCASSE (DRF, 382) n. f. Surtout Nord, Pas-de-Calais USUEL « fête d’un village, d’une ville ou d’un quartier,  qui a lieu une ou deux fois l’an ».

Commentaire : Attesté dep. 1391, ducasse est une variante de dicace, forme populaire ancienne… de fr. dédicace « fête annuelle commémorant la consécration de l’église ; comme la plupart de ses synonymes régionaux, le terme est aujourd’hui rare au sens de « fête patronale religieuse ». Le terme est en usage, comme l’indiquent les dictionnaires généraux contemporains, dans le nord de la France et en Belgique… où il a pénétré les patois (ALPic 363) et il est bien connu dans les départements voisins.

Ces quelques exemples illustrent les passerelles qui peuvent exister entre le parler dialectal et le français régional, qui peut être de plus ou moins grande extension : tel terme, régionalement marqué, comme bistouille, peut ainsi être caractérisé comme panpicard, tel autre, comme ducasse « a pénétré les patois », raviser, traité comme familier, et sans attestation écrite selon le DRF, serait plutôt à caractériser comme picard, enregistré dans des ouvrages aussi divers que le Vocabulaire du patois lillois de L. Vermesse (1861), le Lexique rouchi-français de J. Dauby (1968) et les 2000 mots du patois de chez nous de G. Dubois (1981), présentant l’assourdissement de la sonore dans sa conjugaison. Il suffit que tiot soit pourvu de l’article démonstratif ch’ pour devenir franchement « picard ».

C’est que, dans le cadre du continuum, le picard moderne pourrait regrouper un ensemble de traits dessinant ses spécificités, que résume J.-M. Eloy (Eloy 1997, 47 et 72) :

  • évolutions phonétiques enregistrées par la phonétique historique : keuche = chausses, karbon = charbon ; wépe = guêpe, wétier/arwétier ; inplate = emplâtre ; vint = vent. On peut y ajouter le phénomène de la métathèse du r, pour lequel l’ALPic confirme les données médiévales : guernier, berbis, guernoulle.

  • souvent aussi faits picards qui sont la stabilisation et l’enregistrement de traits phonétiques « parlés » ou « populaires » français non enregistrés dans la lexicographie générale du français : èspré = exprès ; èstravagan = extravagant ; on y rattacherait le développement d’un é prosthétique : espectaque = spectacle.

  • phénomènes de dérivation particuliers :

. renforcement préfixal : aboutonner, acroire, adeviner, atenir, dehachie, démépriser.

. dérivation à l’aide d’affixes communs : abiyure = habillement, suffixe –eux : abomineux = abominable, bricoleux = bricoleur (avec nuance péjorative), manoqueux…

  • acception différente d’un même mot (ex. krapyeu = crapaud « gourde de moissonneur », des termes, formes, ou prononciation restés vivants en picard, vieillis ou disparus en français à différentes époques (inchiferné = enchifrené « enrhumé ».

  • création locale de termes souvent techniques : ablo = cale pour voiture hippomobile ;

  • développement récent de tendances phonétiques (palatalisation, développement des affriquées, etc.) (Eloy 1997, 72).

L’image qu’on pourrait retenir du picard serait au total, non pas celle d’un picard idéal, qui serait une fiction, mais celle d’un ensemble de parlers qui seraient de type picard, comme le dit F. Carton, possédant en commun un ensemble de traits typiques susceptibles de variantes géographiques, « des restes de lexique et des pans de structure qui supposent des différenciations et des continuités distinctes selon les sous-régions, au gré des circonstances économiques et politiques qui ont agité ce domaine linguistique particulièrement vaste » (Carton, in Landrecies – Petit éds. 2003, 124). C’est la situation de ce que l’on peut appeler dialecte au regard d’une langue standard non exempte cependant de variations régionales. Cette fluidité et ce polymorphisme amènent à relativiser la notion même de picard et à exclure que l’on puisse revendiquer un picard authentique, ou un « vrai patois » comme une norme de référence absolue, même si cette revendication peut se comprendre chez les militants régionalistes patoisants.

Cette variation du picard oscille aussi entre deux pôles : celui de l’hyperpicardisme et celui de la coloration picarde. Le premier phénomène peut être spontané, mais il peut aussi répondre à une intention délibérée. Il consiste à appliquer par extension des traits, surtout phonétiques, considérés inconsciemment ou consciemment comme caractéristiques du picard, à des mots qui n’en sont pas originairement pourvus : minger < lat. manducare à côté de mentir < lat. *mentire, peut ainsi être considéré comme un hyperpicardisme, comme il l’est dans l’enquête de J. Landrecies et C. Popieul sur le parler d’Audresselles, par extension de la nasale [à un mot qui devait se présenter héréditairement sous la forme manger. Le phénomène est cependant très ancien, et C. T. Gossen relève en pour an étymologique dans tout un ensemble de mots dans des textes médiévaux : center (cantare), commendé, recommender, ensenglenté (Gossen 1970, 66 et note 22, qui relève que mengier n’est pas seulement picard). Menger est devenu la forme la plus régulière en picard, enregistrée par les lexiques comme celui de G. Dubois (Dubois 1981, 153). Mais les hyperpicardismes peuvent être pratiqués de manière délibérée et répondre au souci de « faire picard », et ceci dès les premiers textes de la littérature picarde naissante. On relève ainsi, dans des textes lillois rédigés peu après 1525 retrouvés par Jacques Lemaire, qui sont plutôt des amusements de lettrés que des œuvres de poètes populaires, des termes comme chanchon, chanchonnette, avec une surmarque ch vue comme caractéristique du picard : « hyper-régionalismes » peut-être parodiques, comme le souligne F. Carton (Lemaire 1995, Carton, in Landrecies – Petit éds. 2001, 124-125). Ce surmarquage n’est pas exceptionnel dans la littérature patoisante picarde qui se développe dans les siècles suivants, composée par des « imitateurs » plus ou moins lettrés, comme le fut Jacquet, autre Vadé du genre poissard pour Amiens, dans la deuxième moitié du 19ème siècle : comme tout imitateur, ils ont tendance à grossir les traits, ce que souligne J .-M. Eloy : « Il est, comme toujours, difficile de savoir dans quelle mesure ces textes sont fidèles au parler. Il est raisonnable de supposer, à considérer ce que sont aujourd’hui les imitations, que le défaut le plus courant est l’hyperdialectalisme » ; et il renvoie sur ce point à Marzys (Eloy 1997, 76, Marzys 1971, 186). Ces hyperdialectalismes se repèrent aussi chez des locuteurs compétents (patoisants profonds) qui veulent marquer la distance par rapport au français : J.-M. Eloy en décèle chez son informateur à la base de son étude sur les traits morphologiques du picard : « Le locuteur peut même créer une forme différente du français, au-delà des ouvrages descriptifs : ces hyperdialectalismes, qui se rencontrent même chez des locuteurs compétents, illustrent bien la logique du marquage. Le marquage du picard par rapport au français par les locuteurs doit être pris en compte comme une motivation du changement linguistique ». (Eloy 1997, 205). Mais ils s’inscrivent le plus souvent dans un processus de ritualisation décrit pour les créoles par G. Manessy, qui se repère à toutes les époques et qui semble encore plus soutenu actuellement  (Manessy 1979) : tendent à être fixés, « ritualisés » des différences, des particularités, des traits qui deviennent ainsi des sortes de stéréotypes et qui s’imposent plus que d’autres, au point qu’on ne les oublierait pas si on voulait faire une imitation du parler en question. Tendent alors à être radicalisées des différences dialectales qu’on exhibe (Eloy 1997, 72 ; Carton in Landrecies – Petit éds., 124-125. Et F. Carton en donne quelques exemples, comme la substitution de /é/ à / / /, qui s’étend, comme en témoigne l’ALPic :  1° adjectif possessif : em’sœur > ém’sœur ; 2° pronom personnel : quo qu’te racontes > quo qu’té racontes ? ; désinence verbale de 6ème personne : e muet d’appui > é : i nous faittent braire > i nous faitté braire ; /é/ comme marque de féminin pluriel (issue de la désinence latine as) : des bellés pin.mes ; mais on dit et on écrit maintenant dans le Vimeu p. ex. cet /é/ dans un adjectif au singulier : in bellé pin.me. Dans l’incontournable refrain du P’tit Quinquin (… Te m’fras du chagrin…) j’ai entendu des Lillois chanter Té m’fras du chagrin. Cela « fait plus patois » disent-ils. » (Carton, in Landrecies – Petit 2003, 126). Le trait de surmarquage picard ch, relevé ci-dessus, semble si caractéristique qu’il se retrouve actuellement dans toutes sortes de publications en picard, parmi lesquelles des documents d’zeur l’Wep, dans des forums de discussion entre autres, où il n’est pas rare de trouver chi pour si : Et du qu’in est ? vin vire chez nous zaut’ chi ché biau ! Chi ché cha ché pas grafe (Forum Ch’ti org). Ou encore la généralisation de l’article démonstratif che : J su tombé suche cul !

Cette ritualisation prend un relief singulier depuis quelques années en s’inscrivant dans un vaste mouvement de réhabilitation du picard comme support et écho de l’identité régionale dans les deux régions du Nord et de la Picardie, Le P’tit Quinquin de Desrousseaux devenant comme l’hymne « national » de la première, mouvement qui s’est accéléré avec les espoirs placés dans la charte européenne des langues régionales et minoritaires, sans compter le coup de pouce donné par le succès d’un film comme Germinal, contribuant à la préservation d’un patrimoine houiller dont le Centre historique minier de Lewarde est un précieux témoin.

Sur le plan sociolinguistique s’opère une prise de conscience d’un patrimoine linguistique à préserver, signe d’enracinement régional ou local, le picard apparaissant comme une marque d’appartenance à la communauté nordiste, sous des formes diverses, que ce soit dans les enclaves de communautés ouvrières (Pooley 2003, in Landrecies – Petit éds., 344), dans les localités à l’empreinte rurale encore marquée où persiste encore la mémoire dialectale. La « picardité », dépréciée qu’elle était par des siècles de pression et de dépréciation, bénéficie d’une image positive, sinon tolérante : J. Landrecies parle ainsi du « grand remue-ménage qui se produit depuis plusieurs années autour du picard, situation qui appelle la formule : moins on parle le picard, plus on en parle ! avec un corollaire : plus on en parle, plus on l’écrit » Ce qui, entre parenthèses, devient plus facile avec le système de notation élaboré par Feller-Carton. « Il y a un intérêt nouveau pour le picard et qui va grandissant. Le signe le plus manifeste en est – parmi d’autres comme l’activité éditoriale avec ses innombrables plaquettes de poètes et lexiques d’amateurs, ou encore des enregistrements de chansonniers aujourd’hui sur CD, signale-t-il en note – le pullulement des associations patoisantes et leur dynamisme, particulièrement visible dans l’agglomération lilloise, où certaines associations regroupent plusieurs centaines de membres. Cette ébullition correspond à une levée générale des inhibitions qui peut même déboucher sur un snobisme inversé : afficher des ascendants picardisants constitue un signe d’enracinement régional ou local, affirmer une connaissance passive du dialecte, ou même un peu plus, peut être revendiqué comme la preuve ultime d’appartenance au groupe nordiste. Cette effervescence ne signifie nullement, à l’inverse de ce qu’affirment certains, que le picard connaîtrait aujourd’hui un regain de vitalité, y compris dans la jeunesse : c’est au contraire parce qu’il ne s’agit plus d’une réalité omniprésente, et par suite d’un danger potentiel, mais bien d’un phénomène en voie de marginalisation qu’on peut l’accepter et même le célébrer. » En réactivant positivement la différence (Landrecies 2003, in Landrecies – Petit, 237).

Ce mouvement de reconnaissance bénéficie à présent du support de la Toile, où le site Picard dzeur ech Wépe (Picards sur le Web, ou sur la guêpe) (aussi dzeur l’arnitoile) regroupe un ensemble de sites consacrés au picard sous toutes ses formes et dans toute son aire géographique, dont les membres » partagent une vision actuelle, non passéiste du picard et souhaitent développer son usage comme langue de communication, notamment sur l’Internet ; en plaidant pour une présence pleine et entière du picard dans le concert des langues régionales de France.

Sont ainsi affiliés au site, orchestré par A. Dawson, un vaste ensemble d’associations regroupant des militants culturels, des universitaires, des amateurs  traitant du picard sous toutes ses formes (langue, littérature, théâtre, chanson, informations, base de données, pédagogie, recherches, etc.) et adhérent à ces principes :

La langue picarde, site d’infirmation sur le picard (aspects linguistiques, historiques, géographiques, littérature, etc.)

  • Insanne, Fédération pour la reconnaissance du picard comme langue régionale du Nord – Pas-de-Calais

  • Théâtre Louis Richard, marionnettes traditionnelles de Roubaix d’expression française et picarde

  • Achteure, liste de diffusion consacrée au picard

  • Ches Dessaquaches (Les extractions) du blues en picard ! Groupe animé par Christian Dequesnes, rocker douaisien

  • Ch’Lancron, ech jornal picard

  • Dravie, site web entièrement consacré à la langue picarde (base de données bibliographiques, magazine d’information, espace Pédagogie et Recherche…)

  • Les Veillées Patoisantes de Tourcoing, association culturelle (dix veillées par an à Tourcoing, enseignement dans les écoles primaires, etc…)

  • Chés Diseux d’Achteure, groupe de picardisants de l’Amiénois. Leur spécialité : création collective de textes picards

  • Lariguette, chansons en picard d’Ath (Belgique)

  • Guise et tradition, l’gazette ed ches dgiseus

  • Franque Inivierchiteie Picarte éd Qhiérache (FIPQ), Université Picarde Libre de Thiérache : présentation de l’association, anthologie de la chanson picarde.

  • Union Tertous pour la promotion de la culture picarde.

La liste pourrait s’allonger :

  • Min waip : serveur dédié au patois du nord de la France (embryon de dictionnaire interactif, à côté de l’élaboration d’un dictionnaire pan-picard par le Centre d’Etudes Picardes d’Amiens, dont l’équipe engrange une vaste bibliographie dans un outil bibliographique informatisé REBUS, Réseau d’Echanges Bibliographiques Uniformisé Standardisé. On mentionnera aussi, comme dictionnaire interactif, El dico ch’ti )

  • Parler et parlache, association de Vimy-en-Artois : création et production de spectacles en patois local et en français.

Cette aspiration à la représentativité, à la reconnaissance d’une dignité du picard est bien sûr portée par les associations patoisantes, des amateurs éclairés, comme G. Dubois, auteur de plusieurs recueils d’histoires et de chansons, d’un livre d’apprentissage, promoteur de l’Ecole de patois, mais aussi par des militants culturels, comme se baptise lui-même J.-M. Eloy, ou comme A. Dawson, universitaires de la « cause picarde ». Dans cette aspiration, la charge affective est évidemment un paramètre majeur, comme le révèle une enquête menée par le premier sur l’intégration de migrants de différentes origines dans le contexte linguistique et culturel du domaine picard : s’en dégage, à travers les réponses, l’image d’une langue basse sans doute, mais chaleureuse et intime, associée au plaisir, à la liberté non-normée, d’une langue plaisir, d’un usage festif et rieur, une langue de connivence, au regard de la variété haute, froide, rationnelle et utilitaire (Eloy, in Landrecies – Petit 2003). Les formes dites régionales sont ressenties comme les mieux appropriées aux échanges informels, lorsqu’il s’agit d’exprimer des sentiments de solidarité ou de faire montre d’une attitude amicale ou chaleureuse. (Lodge 1997, 319). C’est précisément ces valeurs qu’avait le patois pour les normaliens de l’Ecole Normale d’instituteurs d’Arras, où j’ai fait mes études entre 1953 et 1955 : nous y parlions patois entre nous, originaires de tous les coins du Pas-de-Calais, le patois des cours de récréation, avec les « Normalos » d’Arras chantaient toujours en patois La riguinguette, dont G. Dubois a pieusement recueilli les paroles dans son précieux recueil de poèmes et chansons (Dubois1998, 114).

Ce rôle de support identitaire joué par le picard explique en large partie le succès des méthodes d’apprentissage du picard à la portée de tous, comme le Chtimi de poche d’Alain Dawson, vendu à ce jour à plus de 25000 exemplaires, et présenté ainsi par Radio France le lundi 6 septembre 2004 : « Devant le succès du Chtimi de poche (Editions Assimil évasion) y a d’quo tirer sin capiau. Le patois, c’est l’âme d’un peuple, l’empreinte d’une tribu, ce qui fait sa cohésion identitaire. Le patois de Lille, c’est celui de Simons mais à Roubaix, il y avait Julie ch’est mi dont le patois était différent de celui de Ch’Guss à Boulogne-sur-mer qui varie un peu par rapport à celui de Calais. Enfin à Dunkerque, pendant le carnaval, on est bien loin de Béthune ou du langage de José Ambre. Alors, pour aller à l’essentiel, Gens du Nord, protégez jalousement vos parlaches. Et vous, nobles estrangers, suivez le guide pour une petite escapade en patoisie du Nord… » (Site internet « Le Nord dans tous ses livres »). Le succès, plus largement, de tant de publications touchant l’enseignement du picard sous toutes ses formes, comme celles de G. Dubois, mentionnée supra, mais aussi son patrimoine humoristique, incarné par Cafougnette, héros régional popularisé par Jules Mousseron, dont J. Landrecies a retracé la naissance et la postérité dans « L’affaire Cafougnette », pièce maîtresse dans le dossier du procès intenté à G. Dubois par des descendants du poète mineur et heureusement déboutés (Landrecies 2001), sans compter l’adaptation en picard des Bijoux de la Castafiore d’Hergé, sous le titre Les pinderlots del Castafiore.

Succès non moins considérable de Renaud, parisien adopté par les Nordistes après le tournage du film de Claude Berri Germinal (1993), comme des sketches de l’humoriste Dany Boone, alias Hamidou dans son spectacle Dany Boone à s’barraque, en chti avec traduction sous-titrée. Mais de quel picard s’agit-il alors ? L’on touche ici au second pôle de la variation du picard, une sorte de saupoudrage destiné à donner une coloration picarde, de farcissure, comme l’observe F. Carton à propos du disque Renaud cante l’Nord, contenant douze chansons « qui ne comportent pas plus d’une douzaine de traits morphologiques régionaux et une trentaine de mots emblématiques (bistouille, raton, coron…). Dans Eun’ goutte éd’jus (texte d’Edmond Tanière, éd. Septentrion), je ne relève que peu de traits réputés picards, grammaticaux (23,6%) et lexicaux (10%) ; la prononciation du sympathique chanteur étant « faubourienne », je ne compte que sept « picardismes ». Au 20ème comme au 15ème siècle, un petit nombre de marques glissées dans un texte permettent de le connoter, de donner au thème traité une couleur régionale censée être «naïve » ou « populaire »… Certains traits deviennent ainsi des stéréotypes… (Carton, in Landrecies – Petit 2003, 125). Sont focalisés des traits naguère stigmatisés honteux, constituant un standard réduit sélectionnés comme emblématiques d’une connivence identitaire. Tout aussi flagrante est la fonction de la coloration picardidsante des sketches de Dany Boone, qui au regard des chanson de Renaud sont marqués par un accent typique du Nord / Pas-de-Calais et semés de termes emblématique, dont le fameux tiot biloute, qui fait fortune chez les jeunes…

La publicité se fait l’écho de cet engouement identitaire, récupératrice en même temps que créatrice de toute mode, marchandisant toute chose (Quessada 2002, 465). Des mots de la langue et même des expressions complètes sont déposées comme marques commerciales auprès de la propriété industrielle (INPI), en dehors du sus-nommé Cafougnette, sont ainsi déposés chti, chtilà, « ti, j’arconnos, t’es d’min coin », « va kère eune bière pour tin père », dérives commerciales d’une soi-disant « défense de l’identité », contre lesquelles ont réagi les signataires de « L’appel du Mont-Noir contre le brevetage du picard », le processus de privatisation dont il est l’enjeu.

Si l’on résume ce petit panorama du picard contemporain, l’on est donc en présence d’un éventail très large de pratiques, plus ou moins marquées sur le plan diatopique et pragmatique, avec des centres de haute vitalité, comme le Vimeu, le bassin minier, et qui rend problématique, à cette époque comme dans les époques passées l’existence d’un « pur picard », d’un « vrai picard » dont peuvent tendre à se réclamer certains thuriféraires militants. Comme le souligne J.-M. Eloy, « L’existence d’un « pur picard » n’est pas plus établie à date ancienne que moderne, et en même temps l’existence de particularités picardes du répertoire linguistique est indéniable » (Eloy 1997, 210). Se pose plus que jamais la question centrale de l’identité et de l’identification du picard, revendiqué comme une langue à part entière parmi les autres langues régionales du français par l’un des principaux défenseurs, A. Dawson, auteur des deux Assimil du Picard de poche et du Chtimi de poche. C’est cette revendication sociale qui en ferait une langue, souligne-t-il dans son Introduction au premier ouvrage et dans la réponse qu’il donne à un intervieweur de PicardieWeb sur la Toile, le 20 avril 2005 :  « PWeb : dès le début du « picard de poche », vous affirmez que le picard est bien une langue à part entière. Techniquement, quelle différence y a-t-il entre une langue et un patois ? A. Dawson : En tant que linguiste, je n’ai pas de réponse. La réponse est seulement sociétale. Est considéré comme une langue, un parlé que l’on revêt d’attributs juridiques, avec ses conséquences dans l’enseignement ou d’autres activités…. Est considéré comme patois un parlé qui peut être exactement le même, dont on n’a pas envie de faire une langue… C’est une volonté de la société qui donne un statut de langue à son parlé. S’il n’y a pas, en Picardie, de revendication politique quant à la langue picarde, il demeure sans doute une revendication sociale. » Selon un autre de ses militants culturels, c’est bien le facteur politique qui est déterminant dans cette constitution du picard comme langue toujours en train de se faire, le picard étant potentiellement une vraie langue, « qui a déjà construit et fixé une autonomie linguistique réelle. Les arguments fondés sur la faiblesse de la distance linguistique [par rapport au français] ou du degré de standardisation ne sont pas suffisants… Mais le potentiellement que nous avons placé avant une vraie langue signifie que les conditions extra-linguistiques sont défavorables à une telle focalisation : une troisième condition de la constitution d’idiome est en effet que les locuteurs du répertoire en soient effectivement porteurs.

C’est ici la stratégie des acteurs sociaux qui est en jeu, en particulier celle des responsables politiques.

« Dans nos actuels fonctionnements sociaux, une liberté d’expression effective de cet élément central de l’identité régionale qu’est « le picard » n’est pas, semble-t-il, considéré comme un besoin fondamental par les responsables publics régionaux. On pourrait s’en étonner en les voyant, paradoxalement, chercher à inventer une identité régionale à l’aide de recettes commerciales et publicitaires diverses, mais ignorer dans l’ensemble la spécificité, qui reste non-négligeable, des formations langagières de la région Picardie. » (Eloy 1997, 210). On peut s’étonner aussi que si peu de place ait été réservé au picard dans les manifestations qui ont consacré Lille comme capitale européenne de la culture en 2004.

Cette conception dynamique et ouverte du picard, à défaut de sa reconnaissance politique du picard comme langue, répondrait sans doute à une demande sociale et s’oppose à une conception fermée passéiste et « folklorique » dans laquelle on a encore parfois tendance à l’enfermer au nom même de sa défense

Il reste à évoquer à présent le patrimoine chanté du picard pour esquisser le cadre dans lequel s’inscrit cette soirée patoisante.

3. La littérature dialectale et son essor : le picard en chansons, les chansons en patois picard, des « chansonniers » aux nouveaux bardes.

Un consensus très large se dégage à présent d’un ensemble de travaux récents pour considérer qu’une rupture radicale se produit entre le 15ème et le 17ème siècle dans l’histoire de la langue française avec la promotion du français comme langue progressivement normée et unifiée tendant à l’exclusion des dialectes. C’est à partir du moment où le français devient une « langue-toit » que les différences dialectales deviennent pertinentes et que l’on peut alors véritablement parler de dialectes spécifiques, la langue française médiévale étant par essence régionalement marquée. C’est le sens de la conclusion de la thèse récente de Yan Greub, à l’issue de son étude des mots régionaux dans les farces françaises, qui parle d’une architecture à deux étages du système linguistique de l’espace gallo-roman : « « A Paris et au 16ème siècle il continue d’exister un diasystème, c’est-à-dire qu’il y a continuité linguistique entre la langue cultivée et le vernaculaire, même si elle est très étirée. Le français est diffusé dans les provinces par le haut (dans les villes, par l’intermédiaire des classes supérieures), et par parachutage pourrait-on dire, ce mouvement ne s’étendant pas par contiguïté, et l’introduction de ce corps étranger crée l’architecture à deux étages du système linguistique de l’espace gallo-roman ; mais Paris conserve aussi la possibilité, comme tout centre directeur, d’exercer son influence vernaculairement, et dans ce dernier cas, c’est le système linguistique dans son entier qui exerce son influence. Ainsi la capitale introduit dans les régions lointaines et bien individualisées linguistiquement (en particulier celles dont le parler est nommé : picard, gascon, breton, etc.) une seule strate de son système, tandis qu’elle diffuse dans sa zone d’influence naturelle (c’est-à-dire la plus proche) le diasystème en entier… » (Greub (2005, 369). Et c’est dès cette époque que commence ce que Y. Greub appelle encore la « patoïsation », le mot « patois » changeant de sens, comme on l’a vu, pour désigner un idiome minorisé, et que commence à se développer une littérature dialectale. Il faut donc, souligne F. Carton, battre en brèche l’idée d’une continuité littéraire entre la littérature médiévale illustre, comme celle de l’ « école d’Arras » au 13ème siècle, et la littérature dialectale se développant après le 16ème siècle, idée issue de l’époque romantique, comme le rappelle F. Carton : «C’est à l’époque romantique que s’est répandue l’idée selon laquelle les littératures dialectales modernes continueraient les littératures du moyen âge. Cette vision des choses a son origine chez les romantiques allemands ; elle a été répandue par Charles Nodier et par beaucoup d’autres, et elle a persisté jusqu’à nos jours… Le souci de trouver une continuité est sous-tendu par l’idée d’une permanence du ‘génie populaire’» (Carton, in Landrecies – Petit 2003, 128. Pour la permanence de cette idée, cf. Claverie 1992). « Donc à la notion de transition, il faudrait substituer celle d’une scission, d’une rupture qui aboutit à une diglossie littéraire » (ibid., 130). Il y donc solution de continuité entre l’écrit picard du moyen français et celui qui se développe au 17ème siècle : la littérature picarde qui prend corps à partir du 16ème siècle n’est pas, loin s’en faut, l’héritière directe de celle du Moyen Age. S’il y a à l’évidence continuité du parler, nous ne pensons pas, malgré Flutre (1970) et Debrie (1984), qu’on puisse parler d’une continuité dans la littérature en picard entre le 15ème et le 17ème siècles. L’écrit picard a changé de place dans la société, nous dirions volontiers : a changé de nature. » (Eloy 1997, 71). Ce changement s’opère avec la naissance d’une littérature dialectale spécifique se distinguant du français. C’est à partir de cette époque que commence à fleurir une littérature dialectale de genre, la littérature, sous ses aspects socio-linguistiques, étant le lieu privilégié de mutation d’une langue, en pratique et dans les représentations (Eloy ibid., 47). Ce changement de nature est marqué, pour J.-M. Eloy, par deux processus : la ritualisation et la diglossie :

– Ritualisation des différences, des particularités, comme on l’a vu .

  • Diglossie littéraire exploitant le patois comme une langue différente, valable pour son pittoresque et son caractère ésotérique, non exempt d’hyperdialectalismes.

L’essor de la littérature dialectale est général à partir du 16ème siècle, et c’est bien dans le vaste ensemble des littératures dialectales en développement qu’il faut l’inscrire, comme le souligne encore F. Carton, en rappelant d’après M. Piron la liste des plus anciens textes connus dans le domaine d’oïl (Carton, in Landrecies – Petit éds 2003, 131 et Piron 1962). Un récent colloque a précisément dégagé une riche palette de productions de ces littératures dialectales en soulignant aussi le point de bascule du 16ème siècle : « On sait que la littérature patoise naît à partir de la seconde moitié du 16ème siècle, au moment où les dialectes se sont trouvés définitivement réservés à la communication orale. Destinée à un public cultivé mais en principe local, cette littérature s’est développée ne se fondant sur les valeurs de la familiarité, voire de la rusticité » (F. Vielliard 2001, Avant-propos, 11). Sous ce vaste ensemble s’abrite un vaste ensemble de pièces dont F. Vielliard dégage les principaux paramètres, souvent en corrélation :

  • paramètre sociolinguistique avec la quête de reconnaissance pour le breton, dans son accession à l’écrit, la quête d’une dignité comparable à celle du français institué ou « établi », illustrée par l’écrit occitan au 16ème siècle ou par l’écrit « renaissantiste » du 19ème siècle, mais aussi revendication identitaire de la littérature patoise normande à Guernesey et à Jersey dans la première moitié du 19ème siècle.

  • paramètre littéraire dans le pastiche et la parodie fortement développés dans l’aire picarde, avec la littérature dialectale à Lille au 18ème siècle et dans l’Alside, parodie du Cid jouée à Anor (sud du Hainaut) dans la première moitié du 20ème siècle.

  • paramètre politique pouvant faire du dialecte une arme : pamphlets en picard qui tiennent à la fois du courrier des lecteurs, des écrits brefs et de l’éditorial, échos aussi du roman-feuilleton, publiés par Henri Carion, sous le règne de Louis-Philippe, dans le journal L’Emancipateur qu’il dirige ; chroniques en dialecte de l’extrême-nord occitan, de deux journaux d’opinion d’orientation publiés à Romans au 19ème siècle par des poètes artisans, l’un républicain, l’autre conservateur, ayant valeur d’information sur le fonctionnement de la vie politique dans les années de croissance de la IIIe République ; opposition homologue dans les chroniques de périodiques hebdomadaires de la presse du Perche.

  • paramètre folklorique, au sens non trivial du terme, dans la trentaine de contes publiés anonymement au début du 20ème siècle par Alfred Guillaume, « vitérinaire » à Saulieu, sous le titre de L’âme du Morvan, où il met en scène les thèmes traditionnels de veillées.

Il ne s’agit ici que de quelques exemples des différents aspects d’une littérature profuse dont bien des productions seraient encore à explorer. Mais concentrons à présent l’éclairage sur la place et le rôle qu’y occupe la chanson.

Dans la vaste gamme de productions de la littérature dialectale où se reflètent des topolectes (variations locales) et des sociolectes (variations sociales), la chanson occupe en effet, au fil des siècles, une place de choix. Elle est souvent un support privilégié de l’écriture dialectale sous toutes ses formes, pratiquée par toutes les grandes figures de poètes patoisants et leurs émules, qui plaquent leurs compositions sur des timbres – motifs ou airs connus sur lesquels on ajoute un texte pour créer une nouvelle chanson -, immense avantage de la chanson sur la poésie simplement récitée : c’est sur des airs à la mode que sont composées d’innombrables chansons patoises du 18ème au 20ème siècle : airs de danse, de vaudevilles, d’opéra à la mode chez Brûle-Maison, dont F. Carton dresse la liste des timbres les plus utilisés, dont trois d’entre eux ont servi au moins douze fois à ce chansonnier et trois fois à ses successeurs (Carton 1965, 100-101). Même chose chez son fils, Jacques Decottignies, dont les chansons, comme bon nombre de chansons patoises de l’époque, reprennent souvent le timbre d’une chanson française, pour être reprises sur des airs connus ultérieurement quand leurs timbres deviennent démodés. Les chansons de Jules Mousseron sont aussi composées sur des timbres à la mode, comme Les pêqueux, sur l’air populaire « Pour celle que j’adore, chantons jusqu’à l’aurore », dans le recueil A l’ducasse, édité par J. Dauby et les enfants de Jules Mousseron, 1976. Les « carnavaleux » des courées des cités ouvrières au 19ème et au début du 20ème siècle, qu’il s’agisse de Lille ou de Mouscron, ne procèdent pas autrement : Véronique Van de Voorde relève ainsi que, parmi les carnavaleux de Mouscron, Alfed Henno écrit Les astronomes de l’observatoire du Dragon sur l’air du Toreador, issu de Carmen de Bizet, et la Lète de Jean, prôlô à s’famile sur l’air du Régiment de Sambre et Meuse, en observant : «Les paroles [des chansons] s’adaptent sur des airs connus ou des chansons préexistantes puisque les chansonniers ne maîtrisent pas l’art de la composition musicale… Les textes se chantaient car, ainsi, ils atteignaient un public collectif plus large et pénétraient les esprits avec plus d’impact. ». Les carnavals plus récents suivent volontiers la même recette : aux fêtes du carnaval de Grand-Fort-Philippe, des dimanche-lundi-mardi 16-18 février 1947, une chanson sur feuille volante est distribuée pour le Mardi-Gras, pour « escorter & suivre sans peur Sa majesté Lard-Trou-Sœur*, qui sera condamneille… à être bruleille » : la chanson, qui met en scène un « trousseur de jupon », est chantée sur l’air de La guitare à Chiquita, chanson à succès de Maurice Bourtayre, paroles de Maurice Vandair, chantée par Raymond Legrand et son orchestre en juillet 1943, puis par Lily Fayol en 1945, Anny Cordy en 1948… Un souvenir personnel, brouillé par le temps : c’est sur l’air de En revenant de la revue, inaltérable succès remontant à 1886, que ma grand-mère paternelle chantait une chanson patoise sur le thème du mariage ridicule, dont il ne me reste que des bribes.

Cela dit, la chanson patoise en picard peut être appréhendée selon plusieurs paramètres, dont on n’évoquera ici que les paramètres majeurs, en ne retenant ici que les chansons du Nord :

  • ses foyers de production et ses auteurs : au milieu d’une profusion de créations qui s’échelonnent depuis le 17ème siècle, émergent deux foyers majeurs :

. le milieu urbain des villes du Nord, où se crée une tradition de chansons patoisantes, animée par des figures de proue, mais aussi par tout un ensemble de compositeurs plus ou moins lettrés. François Cottignies (1678-1740), hésitant entre un français marqué régionalement et la caricature des parlers locaux, est un bateleur, chanteur de rues et des foires de profession, en même temps que marchand « grossier » sur la place de la Bourse de Lille, exerçant son activité dans le cadre du colportage, et c’est sur des feuilles volantes qu’il distribue ses compositions, la chanson attirant les foules autour de lui, qui amuse son public en brûlant quelques maisonnettes de carton, selon la légende, mais son surnom de « Brûle-maison » le caractériserait plutôt comme un « mal fagotté »(Carton 2003). Mais Brûle-maison est loin d’être le seul de son espèce : dans son ouvrage sur le chansonnier, F. Carton dresse une liste des confrères de toute nature qui se produisent à Lille au 18ème siècle, gens ayant pignon sur rue, jeunes femmes et pauvres diables, mais dont les compositions sont toutes en français. L’originalité de Brûle-maison est de composer des chansons en patois, qu’il pastiche plus ou moins en chantant dans la « vraie langue du peuple », qui est en fait une sorte de koîné comprise encore par les bourgeois de son époque. Son fils Jacques Decottignies prend le relais : il compose d’abord des chansons à la manière de son père, en prenant progressivement de l’autonomie. C’est toujours sur des feuilles volantes qu’il chante ses compositions, avant qu’elles soient rassemblées en recueils. S’intéressant davantage à la langue, il opère une clarification en marquant plus nettement la différence entre ce qu’il appelle « le vray patois de Lille » (Pièce 4, titre), le patois de drochy (droit ici) (pièce 25, titre) ou la « langue lilloise » (pièce 4, 6), marque de « naïveté ». C’est ce que A. J. Panckoucke appelait le daru, parler des sayetteurs, des filtiers et des dentellières du quartier Saint-Sauveur, donc à la fois sociolecte et topolecte. Fier de sa ville, Jacques Decottignies adapte le poissard et le jargon artificiel des paysans de comédie (Carton 2003, IV, 43). A ces grandes figures succéderont au 18ème siècle les auteurs lettrés, comme Alexandre Desrousseaux (1820-1892), mis sur le piédestal de Mistral et marqué par l’influence de Béranger, Louis Debuire du Buc (1816-1898), bourgeois dont l’oeuvre est trop surveillée pour être absolument authentique, ceux que Pierre Pierrard appelle les chansonniers semi-lettrés ou illettrés, soit les auteurs de recueils comme: Félix Duburcq, Alfred Danis, Charles Decottignies, et surtout la grande armée des auteurs « à feuilles » composant dans les concours de poésie patoise, au sein des sociétés à boire ou de carnaval, souvent des ouvriers de fabrique, dont Desrousseaux constate, en 1889, qu’ils ne savent pas écrire (Pierrard 1966). C’est encore sur des feuilles volantes que Jules Watteuw, dit Le Broutteux (1849- 1947) – tenant son surnom de la brouette emblématique de des artisans de drap à domicile travaillant pour le compte des « marchands fabriquants » qui les fournissaient en matières premières et chez lesquels ils transportaient le produit de leur travail dans des brouettes, d’où leur surnom de « broutteux » – émule de Desrousseaux, et chantre de Tourcoing, devenue actuellement « la cité du Broutteux », compose plusieurs de ses chansons, dont le Coulonneux, de même que l’illustre P’tit cho, repris par le carillon de Tourcoing

. le milieu minier, marqué par la grande figure de Jules Mousseron, bien sûr, mais qui est loin d’être seul : dans son étude de La littérature picarde en pays minier, J. Landrecies recense sept auteurs édités dans les trente premières années du siècle dans son orbite ; Achille Saletzki, mort prématurément à 23 ans ; Aimable Lucas, mort à 29 ans ; Arthur Chardon, auteur en 1912 des Chants d’un mineur ; Jules Coine, faisant paraître juste avant 1914 les Chants de la muse noire ; Albert Pentel, auteur des Bluettes du Pays Noir, recueil fortement marqué par les horreurs ayant dévasté le secteur de Vimy ; Paul Barras, porion aux mines de Liévin, auteur des Récits et Souvenirs, poésies patoises (s.d.), Marius Lateur, éditant notamment Au pays Noir (1927) et Roses minières (1930). : « Conjonction d’individualités pour une démarche non pas collective mais concordante » venant tous de la mine avec un clivage entre les auteurs d’avant 14 qui sont des ouvriers de base, alors que ceux de la génération suivante appartiennent à l’encadrement, tous étant des Artésiens de l’Ouest du Bassin. Littérature des « sans voix », celle des ouvriers du début du siècle, abondante dans le milieu des mines.

  • ses thèmes et ses registres :

. veine satirique et comique tournant en dérision toutes sortes de défauts et de travers, dans le genre des pasquilles en particulier, « dialogues versifiés à intentions morales destinés à divertir le public au dépens d’un individu ou d’un groupe d’individus », comme le définit F. Carton dans son étude sur Brûle-Maison (Carton 1965, 63) : des ridicules « locaux », comme dans les Etrennes tourquennoises en particulier, Brûle-Maison prend comme « têtes de Turc » les Tourquennois, vus comme des paysans naïfs et bornés à une époque où Tourcoing est encore un gros bourg à trois lieues de Lille, jusqu’à l’expansion industrielle du 19ème siècle. Mais c’est une tendance assez largement répandue que de prendre cible les voisins «étrangers », typés souvent dans des sobriquets, enregistrés dans l’ALPic les « Boyaux rouges » à Arras, « chés fours à coch » pour les habitants de Lambres-les-Douai (point 32 de l’enquête). Personnages ridicules, aussi, caricaturés volontiers par la chanson patoise ; satire morale se répétant, du 18ème au 20ème siècle, dans les chansons de la ville ou de la mine, où l’on tourne et retourne en dérision les avaricieux, les grincheux ou « ronchonneux », les « nunus », les maris trop faibles, sans négliger les joies inépuisables de la misogynie, scènes de la vie conjugale, avec ses « toutoules », à commencer par la noce elle-même : le « comique de la noce» est traité par Jules Mousseron dans Vive mariache en 1886, laquelle devient franchement ridicule et franchement scatologique dans une chanson retenue dans le recueil d’A. Udry, pour représenter le Pas-de-Calais, (Udry 1930). C’est aussi un mariage ridicule que me chantait ma grand-mère paternelle sur l’air de en revenant de la revue, où la mariée avot des macarrons plein ses cotrons !!

. pourrait se distinguer aussi la veine bachique, célébrant les boissons enivrantes, sources de joies conviviales, la bière en tête, la bière en fête, de L’bière de Jules Mousseron, vantée comme breuvage patriotique, au I bot un d’mi de Simon Colliez, chanté par Renaud, ou Ch’est un bon d’mi, chanté par les Capenoules. Le café est déjà chanté par Jacques Decottignies, sur l’air de « A la Ramponeau », sous le titre Les buveuses de café, boisson aux vertus universelles (Carton 2003, 307-310) :

Par malice Hélène,

Dit à se n’homme Colas,

J’ai ma à ma poitrine

Je n’en peux pu de ma,

L’y dit le véant braire

Pour te soulagé

Vite je te vois faire

Unne tasse de café. (57-64)

Dans la même veine, on peut encore boire aujourd’hui eun’ goutt’ ed’ jus en compagnie d’Edmond Tanière, chanté par Renaud.

. la veine paillarde et gaillarde, dont l’équipe des Capenoules, accompagnés de Jack Defer, se sont fait une spécialité : les repas de famille de mon enfance, se terminaient souvent, au dépens de mes chastes oreilles, par l’inévitable En ‘er’venant de ch’chemin de Meurchin, tout duchmint, tout duchmint…

. évocations nostalgiques du temps passé, tableaux et personnages « pittoresques », des coutumes, souvenirs d’enfance, dans une langue colorée d’affectivité, dont on défend la saveur au regard du français : le thème est récurrent. On connaît les vers célèbres de Jules Mousseron sur L’patois, composés en 1929, qui ne sont pas chantés. Mais la « défense et illustration du patois » est chantée en 1906 dans une chanson de carnaval lilloise en 1906, composée par Désiré Menez sur l’air de Jeanne Maillotede Desrousseaux, preuve s’il en est que le patois est en situation fragile :

L’patois d’Lille

Concours de la mi-carême, 25 mars 1906

Air de : (Jeanne Maillote) de Desrousseaux, par Désiré Menez

1er couplet

On intint souvint dire

Par quéqu’s bons vieux ronchons

Que l’patois d’Lille expire

Pas l’ rar’té d’ ses canchons.

J’vas tacher d’ les dédire

Et si j’ai réussi

In finichant de m’lire

Vous répét’rez comme mi

Refrain

Sus l’sort du patois d’ Lille

On peut rester tranquille

Et crier fort

Sans avoir tort

Que l’ patois n’est point mort.

Plus récemment, en 1994, une chanson d’Anne-Marie Deroussen sur une musique de Charles Bodart-Timal, prétend que Les patoisants sont toudis la !

I paraîtrot, d’après chin qu’in raconte,

Qu’parler l’patos, cha n’est nin beau du tout ;

I n’d’a gramint qui s’prenn’t pou du beau monte,

I n’veutt’ nin qu’i seuch’ parler pa tertous.

Mais, heureus’mint qu’y a des gins pou l’définte,

Même’ si pou cha,, faut s’donner gramint d’ma !

Mais heureus’mint qu’pou l’aimer et l’comprinte,

Les Patoisants sont toudis là ! (bis)

La revendication du patois comme élément identitaire peut avoir ailleurs des accents plus marqués : en 1878 Amélie Gex, la grande poétesse patoisante de la Savoie, écrit sous forme de complainte une protestation éloquente contre Dumaz, le maire de Chambéry qui, en 1878, avait attaqué les patoisants :

Chéra Monchu, n’ên vaut la pêina

De conserva noutron patoué :

Pêndênt qu’on sêntra diên sa vaîna

Le sang de la villie Savoué…

Pêndênt que yeu qu’on saye ên France

Diên noutro cœurs on gârdera

La plus petiouta sovenance

De le bognette et du tara,

Monchu, mâgré voutron mémouére,

Magré le pique d’lo savants,

Les Savoyârds se faront gloere

De parlâ comme du devant

. la veine sociale à travers tableaux et saynètes de la vie quotidienne et du travail, qui fait des chansons en patois un conservatoire ethnographique de première importance, souvent chantées, sinon composées au sein d’innombrables sociétés : comme le relève Pierre Pierrard, pour le Nord et le Pas-de-Calais, en 1900, on compte 814 sociétés (48000 membres) affiliées à la Fédération régionale des Sociétés musicales et chorales. A Roubaix, on compte 28 sociétés d’instruments et 37 chorales (Pierrard 1992). A Tourcoing, Le Broutteux animait la société orphéonique des Cricks-Sicks.

= soit dans la littérature picarde du pays minier, avec Jules Mousseron en tête, bien sûr : la mine et les mineurs, les rigueurs du travail du mineur héroïcisé, ses paysages typiques des terrils, des corons, ses jeux traditionnels, tout le folklore des sociétés du Nord, comme celle des pêqueux, chantés par Jules Mousseron sur l’air populaire de « Pour celle que j’adore Chantons jusqu’à l’aurore ». Dans la même lignée, les terrils du pays minier sont chantés par Arthur Wéry dans sa célèbre chanson Tout in haut de ch’terril, et non sans nostalgie par Guy Dubois/Simon Colliez dans Adieu ch’terril d’Rimbert. A-t-on jamais chanté le bal de l’orchestre polonaias Stéphane Kubiak, au Gaity, cité 4 à Lens, dont le fils Christian perpétue la tradition ? Un souvenir de jeunesse, pour moi, que je transcris dans les premières paroles d’une chanson en cours de composition :

Ch’bal à Kubiak

Te t’souviens d’chés terrils,

Quand i avot des mineurs,

Que l’ciel i étot tout gris,

Mais qu’i avot point d’chomeurs.

Refrain

Mon Diu qu’i faijot bon

Au pays du carbon.

In alot chez Kubiak,

Ch’bal tout prés del’fosse;

El’musique des polaks,

Al’ nous rindot tout chosse.

Chés fill’es alles étotent bielles

Dins leur ropes à jupon,

Elles avotent del’ dentelle,

Cha nous rindot fripons.

In faijot point d’chichi

Quand in dansot avec :

« Vous v’nez souvint ichi?

L’fond d’lair al est fraike. »

Voilà c’qu’in leur dijot

Quand in avot eun’ touche,

Avec un tiot bécot

Pour pas les rind’ farouches.

Et quand i’avot l’tango bleu,

Not’ coeur faijot tic-tac,

In s’dijot : « Pourvu que

Euj’resse point in rac. »

In tiot coup d’déméloir

Pour refaire eus’coiffure,

Et in tiot coup d’mouchoir

Pour épousseter s’vêture.

Cha’y est, v’là qu’in vient m’querre,

Mais ch’est pas c’que j’voulos,

Elle a l’air d’eune cinsière;

Ell’ marche à la Charlot.

J’lavos bien r’pérée :

Elle faijot tapisserie

Avec des mijaurées

D’puis eun’heure et demie.

Mais dins cheul lumière noire

Ma foi elle est bien belle

A rien près j’pourros croire

Qu’chest eun’ vraie colombelle.

Nostalgie non exempte de passéisme et d’une certaine cécité devant les évolutions nouvelles, comme chez le Broutteux, collecteur de folklore fier de sa ville, adoptant comme hymne local et carillonné sa chanson emblématique Petit cho, dont F. Carton relève qu’il n’a pas vu son évolution (Carton s. d.).

= soit dans l’énorme fond des chansons de carnaval, à Lille sous le second Empire (900 chansons conservées sur feuilles volantes à la Bibliothèque Municipale de Lille), comme à Mouscron : dans ces deux cités ouvrières fleurissent les débits de boissons, les cabarets aux enseignes parfois humoristiques, comme le cat barré à Lille : un cabaret au moins par rue dans le Lille de la deuxième moitié du 19ème siècle, un cabaret pour 28 habitants à Mouscron vers 1890 ! Le cabaret est souvent le siège de sociétés de toutes sortes, de jeux de cartes, de tir à l’arc, de coulonneux…, devenant des foyers de la vie communautaire. C’est en leur sein que, sous l’égide de sociétés carnavalesques ou sociétés « à boire » en particulier, les chansons de carnaval sont composées chaque année pour les trois sorties, le dimanche gras, le mardi gras, le dimanche du rétaré (Laetare), par des chansonniers le plus souvent semi-lettrés. Elles célèbrent des événements d’actualité épisodiques, comme les voyages à Lille de l’empereur Napoléon III et de l’impératrice en 1853, 1857, les campagnes coloniales, celles de Crimée et d’Italie, dans une veine patriotique et cocardière, mais surtout, elles sont un reflet remarquable de la condition ouvrière, et de sa compagne inséparable, la misère, de la naissance à la mort. (Buridant 1961 et Pierrard 1965) :

– naissance d’enfants nombreux ;

– corps de métier misérables :- filtier, dentellière – et petits métiers d’appoint manoquer « s’adonner à de petites tâches », manoqueux, petits commerces surnuméraires.

– le rêve d’en sortir en vendant des pommes de terre frites.

– le palliatif : le mont-de-piété.

– la nourriture quotidienne : la soupe, la viande, la ratatouille.

– le logement : population girovague ! Propriétaires n’acceptant pas de trop nombreux enfants dans les chambres des caves. Loyers trop chers, galetas, taudis.

– le mobilier.

– le vêtement : patalon, bourgeron ou sarrau.

– les tentations : prostitution, ivrognerie.

Eunn fileuss’ de coton

Faijot l’estatue !!

– la mort comme délivrance pour l’ouvrier (Pierrard 1965, 90-91).

Les joies collectives sont alors autant de dérivatifs : joies familiales, fêtes ; fêtes municipales et coutumières. fastes de Lille, braderie : braderie bradée déjà ! les guinguettes : Wazemmes, Nouvelle-Aventure ; les cabarets, le Lillois étant le roi des chiffleux ; les sociétés à boire, de malades, beigneaux, coulonneux, coqueleux ; les délices du café et de la cafetière ; les spectacles : marionnettes, Phinard et Lydéric ; les trains de plaisir (Pierrard 1965)

Cette misère inspire des vers de désespoir, de résignation, mais aussi d’espoir, dans des chansons au titre éloquent : L’espoir de vivre heureux, chanté en 1868 par la société des « Petites boîtes », et L’espérance de bien vivre, chanté par celle des « Sans soucis ». La première évoque l’indigence extrême :

On a vu del’ misère,

On a vu tout manquer

Des familles toutes intères

Sans boire ni minger

La seconde évoque la création des « Fourneaux économiques », ouverts à cette époque sous le patronage de l’impératrice, saluée avec reconnaissance : l’ouvrier trouve dans cette sorte de soupe populaire l’occasion de manger à sa faim plusieurs fois par semaine :

Vite accourez, mes ouveuriers,

V’nez pour un sou

Vous restaurer, i’ n’y a pour teurtous,

Soupe et portion cha n’ coûte qu’un rond,

Vive les grands fourneaux d’invintion,

D’invintion.

Ces fourneaux économiques, ou cauffos, qui seront célébrés encore sous la Troisième République, notamment en 1880 et en 1895 par la société Ouvrière de l’Union, à Fives-Lille, ont toujours été la providence des ouvriers condamn és à la misère :

On oblira s’misère

In allant j’ l’espère

Minger tout quaud

Des bons morciaux

A les nouviaux fourniaux.

D’autres ont souci et pitié de cette misère, pour en être sortis eux-mêmes, comme les marchands de charbon à la criée, ancêtres de ceux que j’ai connus dans mon adolescence à Wazemmes, faisant l’article aux carrefours :

Accourez autour d’eull’carette,

V’nez m’acater aveuque confiance ;

Vous povez queuzir les gayettes,

Ch’est du biau carbon qui vient d’Mons…

J’fais min p’tit tour dins les courettes

I’n’ faut point oublier l’malheur

In busiant que l’saison est dure !

J’tache d’donner eun’ bonn’ mesure

Après qu’min portache il est fait,

Chés brav’s gins m’paitt’nt du café (Pierrard 1965, 35)

Mêmes échos de la misère dans les chansons de la communauté ouvrière de Mouscron, dont les chansons de carnaval, composées au sein des sociétés carnavalesques développées à partir de 1865 et subsistant jusqu’en 1913 : « Les thèmes favoris portent surtout sur le problème de l’argent. Bien que l’industrie textile paie relativement bien en comparaison d’autres secteurs, les ennuis financiers surgissent à cause de la prise en charge des familles nombreuses et des trop fréquentes dépenses dans les débits de boissons.

Les chansons parlent aussi souvent de la maladie et du chômage. Des crises conjoncturelles frappent le textile par manque de matières premières, changements de mode, perfectionnement des techniques ou baisse saisonnière de la production. Aucune aide ne parvient des institutions sociales, encore à l’état d’embryon à l’époque. Un salaire non perçu peut dès lors provoquer un drame au sein d’une famille.

Les paroles dénoncent l’exploitation, la richesse injurieuse des patrons qui côtoie journellement la misère ouvrière. Mais souvent le texte se termine sur une note d’espoir en implorant plus de justice… » (Van de Voorde 1987, 1/3 sur site Web)

Support, exutoire et reflet de la communauté ouvrière, telle apparaît ainsi la chanson patoise des villes au 19ème et au début du 20ème siècle, n’allant pas toutefois jusqu’à l’exploitation politique, la censure veillant au grain, au moins sous le Second Empire. Plus franchement politique sera le répertoire d’Amélie Gex, grande poétesse patoisante de la Savoie, issue de la bourgeoisie éclairée, soutenant de sa plume les Républicains et dirigeant elle-même L’Almanach du père André du 25 mars 1879 à la fin mai 1880 ; elle popularise des chansons patoises qui commentent l’actualité et évoquent le monde paysan en diffusant, sous l’habillage d’une koîné, langue commune aux pays de Savoie, les idées républicaines dans les campagnes, tout en publiant dans L’indicateur savoisien des contes en patois et en français.

Conclusion

A l’issue d’une large excursion dans la picardité, ce petit voyage en patoisie, sous le signe de la chanson, n’a sans doute souligné, que quelques aspects de la chanson patoise depuis le 17ème siècle : elle est, à travers toutes ses formes – patois coloré des particularités locales, patois mâtiné de français, français patoisé – et ses auteurs, bourgeois lettrés, ouvriers semi-lettrés, amateurs éclairés – un reflet vivant de la société dans les deux grands foyers qu’ont constitués et que constituent encore le terroir minier et le milieu urbain populaire, au sens le plus noble du terme ; les bardes actuels, qui en perpétuent ou en renouvellent les thèmes sont les héritiers d’une longue tradition dans un genre qui ne peut être considéré comme un genre mineur (sans jeu de mots sur mineur !) : comme le souligne Martin Pénet, dans la Préface à son recueil Mémoire de la chanson. 1200 chansons de 1920 à 1945 : « La chanson ne peut être confinée dans le statut déprécié d’art mineur, puisqu ‘elle est l’un des principaux ressorts de cette mémoire collective et apparaît comme un phénomène essentiel de la reconstruction du souvenir. Par son pouvoir d’évocation fascinant, qui passe plus par les sens que l’intellect, la chanson touche chacun d’entre nous, selon des critères bien peu rationnels. » (Pénet 2004). Critères affectifs, en tout cas, dans la chanson patoise : je remercie ici vivement André Dubuc, directeur du Centre historique minier de Lewarde, et toute son équipe, de m’avoir permis d’ouvrir cette manifestation de Quo qui cante : en chantant ou fredonnant dans mon enfance et mon adolescence, avec mes camarades de classe, avec les « Normalos » ou en famille, des chansons patoises de toutes sortes, dont celles de Simons, je construisais sans le savoir ma propre mémoire, ranimée ici par les chanteurs qui assistent et participent à cette soirée, et par les quelques morceaux de ma main, récités ou chantés, que je ne peux concevoir qu’en patois, langue pour moi de l’identité du Nord, certains diraient de la « nordité », de la convivialité et de la nostalgie.

Claude Buridant

Eléments de bibliographie

Atlas linguistique de la France = ALF (1902-1910), Gilliéron J. – Edmond éds., Paris, 10 vol. (réimpression, Boulogne, 1968).

Atlas linguistique et ethnographique picard (ALPIC) par Fernand Carton et Maurice Lebègue,

Vol. I : La vie rurale, Paris, CNRS, 1989, Introduction (7 p.), 317 cartes, 4 p. d’illustrations: (CR par L. Wolf, Revue de Linguistique romane, 55, 1997, 581-584) 127 points d’enquête : réseau trois fois plus dense que celui de l’ALF).

Vol. II : Le temps. La maison. L’homme. Animaux et plantes sauvages. Morphologie, Paris, CNRS, 1997, 343 cartes.

(CR par G. Roques, Revue de Linguistique romane, 62, 520-522).

Baralle B. (2004) : Proverbes et expressions du Nord Pas-de-Calais en patois, Editions Nord Avril.

Batany J. (1982) : « L’amère maternité de la langue française », Langue française, 54, 29-39.

Bonaffé J. et la fanfare : Cafougnette et l’ défilé.

Boulfroy P. (site sur la Toile) : Anthologie générale de la chanson picarde.

Bouyer C. (2003) : La grande aventure des écoles normales d’instituteurs, Paris, Le cherche-midi.

Burguière A. (1975) : Bretons de Plozévet, Paris, Flammarion.

Buridant C. (1961) : Les chansons patoises de carnaval à Lille au XIXe siècle, Mémoire d’études supérieures de Lettres Modernes, Université de Lille, Faculté des Lettres. Mémoire dactylographié.

Buridant C. (2000) : Grammaire nouvelle de l’ancien français, Paris, SEDES.

Buridant C. (2003) : Compte rendu de Vielliard éd., Littératures dialectales de la France. Diversité linguistique et convergence des destins, in Revue de Linguistique Romane, 67, 540-544.

Carton F. (1965) : Chansons et pasquilles de François Decottignies dit Brûle-Maison (1678-1740). Edition critique, étude grammaticale. Arras, Société de Dialectologie Picarde.

Carton F. (1967) : Pasquilles et chansons de Jules Watteuws (1849-1947). Edition critique, glossaire. Tourcoing, Amis de Tourcoing, 1ère série.

Carton F. (1973) : Pasquilles et chansons du Broutteuw, Tourcoing, Amis de Tourcoing, 2ème série.

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DOCUMENTS ANNEXES

1° Paramètres de l’ancien français.

2° Les variétés du français selon les non-spécialistes (Figure 1 de Le français : histoire d’un dialecte devenu langue, A. Lodge, Paris, Fayard, 1997, 16)

3° Langage et dialecte (Figure 2 de Le français : histoire d’un dialecte devenu langue, A. Lodge, Paris, Fayard, 1997, 30)

4° Carte établie par Bodo Muller, Le français d’aujourd’hui, Paris Klincksieck, 1985, 149.

5° Carte choroplèthe de ka distribution de similarité relative au point ALF 287 (Teneur, Pas-de-Calais), établie par Hans Goebl, « Analyse dialectométrique des structures de profondeur de l’ALF », Revue de linguistique romane, 66, 2002, 44)

6° Cartes « bistouille » et « chicon » du Dictionnaire des régionalismes de France, géographie et histoire d’un patrimoine linguistique, Pierre Rézeau éditeur, De Boeck –Duculot, 2001, 118 et 260.

ANNEXES

Eléments de la thèse de Pierre Pierrard, Les chansons en patois de Lille sous le Second Empire.

  1. Les chansonniers.

    1. Les chansonniers lettrés.

a) Alexandre Desrousseaux (1820-1892)

Mis sur le piédestal de Mistral.

Cour Jeannette à Vaches : au cœur du quartier Saint-Sauveur.

Pas une ligne dans ses œuvres sur la fabrique, avec les nombreuses morts d’enfants, le travail inhumain.

Marqué par l’influence de Béranger.

b) Louis Debuire du Buc (1816-1898)

Assez bourgeois.

Oeuvre trop surveillée pour être absolument authentique.

    1. Les chansonniers semi-lettrés ou illettrés.

a) Auteurs de recueils : Félix Duburcq, Alfred Danis, Charles Decottignies.

b) auteurs « à feuilles ». En 1889 encore, Desrousseaux constate que dans les concours de poésie patoise de Lille, plusieurs concurrents ne savent pas écrire, souvent des ouvriers de fabrique.

Sociétés à boire ou de carnaval.

  1. Les « sociétés », moules de chansons.

Sociétés « à boire » ou chantantes siégeant dans un cabaret, soirées bachiques.

Trois « sorties » : dimanche gras, mardi gras, dimanche du rétaré (Laetare), concours de poésie.

  1. Carnaval lillois : occasion habituelle de la production patoisante.

IV. L’expression.

    1. La musique. : primauté des paroles, antériorité de l’air.

    2. Le patois. A Lille, la majeure partie de la population au XIXe siècle s’exprime en patois, artisans compagnons, petits bourgeois., mais décroissance.

a) Francisation du vocabulaire : attardé pour attargé – femme pour darone – font pour fait’ntbique pour maguette.

b) Francisation de l’orthographe : Desrousseaux, Debuire du Buc : « léchage ».

c) Francisation des tournures.

3) L’expression – la mimique.

Table des chansons.

Thèmes de la chanson lilloise.

I. Les thèmes communs.

    1. L’amour, plus exactement le mariage : amour souvent décevant :ménages malheureux, unions ratées, épouses malheureuses, hommes volages…

    2. Evénements politiques. Sous l’Empire, contrôle préalable.

  1. Thèmes atrophiés.

    1. L’ouvrier lillois ne chante guère son métier : pas de chansons de métiers.

    2. Chanson sociale ? Misère ouvrière inspirant des vers de désespoir, voire de colère. Thème de la mort délivrance pour l’ouvrier (p. 90-91). Jeunesse misérable de l’ouvrier lillois.

    3. Silence sur la religion.

    4. L’école.

  1. Les événements épisodiques.

    1. Au rythme des saisons, au fil des rues. Cf. comète de 1860.

    2. Voyages à Lille de l’empereur et de l’impératrice en 1853, 1867.

    3. La patrie, les campagnes coloniales, patriotisme cocardier.

    4. Campagne de Crimée.

    5. Campagne d’Italie (1859).

  1. Lille et ses habitants.

    1. La ville et ses monuments : la Déesse, magasins à la parisienne, nostalgie du vieux Lille, démolitions, rues de Lille, marchands de charbon, minck ou marché au poisson.

    2. Agrandissement de Lille.

    3. Les quartiers et les rues.

    4. Les petits marchands.

    5. Les « types » lillois : fripier, marchand de pommes de terre, bernatier ou berneux, marchand d’oches.

  1. Les grands actes de la vie.

1. Les noces avec repas : l’guertier’

  1. La naissance.

    1. Le baptême.

    2. La première communion.

    3. Le tirage au sort (7 ans de service !)

    4. La dernière étape.

  1. La misère des hommes.

1. Une compagne inséparable : naissance d’enfants nombreux ; corps de métier misérables : filtier, dentellière.

2. Conjurer la misère : manoquer « s’adonner à de petites tâches », manoqueux, petits commerces surnuméraires.

  1. Un rêve : sortir de la misère : pommes de terre frites.

  2. Un palliatif : le mont-de-piété.

  3. Problèmes de la misère : la nourriture quotidienne : la soupe, la viande, la ratatouille.

  4. Problème de la misère : le logement. Population girovague ! Propriétaires n’acceptant pas de trop nombreux enfants dans les chambres des caves. Loyers trop chers, galetas, taudis.

  5. Problème de la misère : le mobilier.

  6. Problème de la misère : le vêtement : patalon, bourgeron ou sarrau.

  7. Tentations de la misère : prostitution, ivrognerie.

Eunn fileuss’ de coton

Faijot l’estatue !!

  1. Les joies collectives.

    1. Joies familiales, fêtes.

    2. Fêtes municipales et coutumières. fastes de Lille, braderie : braderie bradée déjà !

    3. Les guinguettes : Wazemmes, Nouvelle-Aventure.

    4. Cabaret : Le Lillois : le roi des chiffleux.

    5. Sociétés à boire, de malades, beigneaux, coulonneux, coqueleux.

    6. Café et cafetière.

    7. Spectacles : marionnettes, Phinard et Lydéric.

    8. distractions et culture, trains de plaisir.

Conclusion : 900 chansons. Apport important à la littérature dialectale. Echos multiples de la vie quotidienne. Volonté d’échapper à la misère quotidienne plutôt que souci de la peindre, de la ressusciter. Vie des quartiers ouvriers, de Saint-Sauveur en particulier.

Les marchands de charbon

Ch’est du gro et du bon !

Les p’tits balous crott’nt tertous :

Eh ! ou ! noirrou !

Aux carrefours ils faisaient l’article :

Accourez autour d’eull’carette,

V’nez m’acater aveuque confiance ;

Vous povez queuzir les gayettes,

Ch’est du biau carbon qui vient d’Mons…

Enfants du peuple eux-mêmes, ils avaient pitié de la misère :

J’fais min p’tit tour dins les courettes

I’n’ faut point oublier l’malheur

In busiant qe l’saison est dure !

J’tache d’donner eun’ bonn’ mesure

Après qu’min portache il est fait,

Chés brav’s gins m’paitt’nt du café (Pierrard, p. 35)

L’patois d’Lille

Concours de la mi-carême, 25 mars 1906

Air de : (Jeanne Maillote) de Desrousseaux, par Désiré Menez

1er couplet

On intint souvint dire

Par quéqu’s bons vieux ronchons

Que l’patois d’Lille expire

Pas l’ rar’té d’ ses canchons.

J’vas tacher d’ les dédire

Et si j’ai réussi

In finichant de m’lire

Vous répét’rez comme mi

Refrain

Sus l’sort du patois d’ Lille

On peut rester tranquille

Et crier fort

Sans avoir tort

Que l’ patois n’est point mort.

2ème couplet

Sitot qu’ dins s’n’ochenoire

L’infant s’met à crier

Par eun’ canchon dormoire

S’ mère cache à l’ rapajer

Alors in vraie Lilloisse

Sans queujir les morciaux

L’ premier qui vient à s’voisse

Ch’est l’quinquin d’ Desrousseaux.

3ème couplet

Dins les quate coin d’ la France

U l’ Lillos a servi

L’ patois pas s’insouciance

Par tous est applaudi.

I a toudis su plaire

Nous platiau d’ Saint-Sauveur

Car on oublie s’ misère

In l’ cantant d’un bon cœur.

4ème couplet

L’ouverrier d’vant s’canette

Après sin chint d’ piquet

Raclame un cop d’sonnette

Et va d’ sin p’tit couplet.

L’ patois jue l’pus biau rôle

Ch’est à qui tour à tour

In vodra dire eun’ drole

N’ s’arrêtant qu’au p’tit jour.

5ème couplet

Les chorales patoisantes

Vont partout s’mant l’ gaité

Dins les oeuv’s bienfaisantes

Font l’honneur de l’cité,

Et ch’est à qui f’ra fiete

Aux Liesses, aux Sans-Soucis,

Aux Infants del’ Vaclette

Comme aux Fous-Réunis.

6ème couplet

Ch’ biau langache a su faire

L’ gaité du Carnaval

Et comme preuf’ qui prospère

Il a même sin journal

Dins ch’ cas on peut point dure

Qu’il est près du tombeau

Car in ch’ momint j’ l’admire

Qu’i sorte du Caveau

L’espérance de bien vivre

Air du Portrait du Garchon d’Lille

Chanson nouvelle en patois de Lille,

Société des Sans-souci, réunis au Petit Béthune, rue du Molinel, 66

L’espoir de vivre heureux

Chanson nouvelle en patois de Lille

chantée par la société des Petites Boites

A l’Estaminet du Grand-Quinquin

rue des Etaques, 53

L’Hercule du Nord, réf. 44186, 1885, 24

Petit voyage en patoisie vers la chanson picarde

Introduction à la soirée patoisante Quo qu’i cante,

Centre Historique Minier de Lewarde

Samedi 21 mai 2005,

Claude Buridant, professeur émérite à l’Université Marc Bloch de Strasbourg

Plan d’ensemble

1. Aperçu historique : français – dialecte – patois : standardisation, codification, discrimination.

2. Picard et patois aujourd’hui : unité, diversité, identité.

3. La littérature dialectale et son essor : le picard en chansons, les chansons en patois picard, des « chansonniers » aux nouveaux bardes.

Résumé

Le propos de cette introduction au thème retenu cette année pour les rencontres patoisantes du Centre Historique Minier de Lewarde, sous le titre de Quo qu’i cante, est d’esquisser un petit panorama du picard dans ses dimensions historique et contemporaine pour servir de cadre à la chanson patoisante.

1. Aperçu historique : français – dialecte – patois : standardisation, codification, discrimination.

On tentera de cerner les notions de dialecte et de patois dans le processus de standardisation et de codification de la langue française amorcé dès le Moyen Age, où elle était fondamentalement polycentrique. Ce processus amène progressivement, puis en accéléré à partir du 16ème siècle, à l’établissement d’une langue normée et unique, garante de l’identité nationale, cimentée par une instruction publique planifiée et par la combinaison de forces économiques et sociales sur fond d’urbanisation et de progrès technologiques : dans ce mouvement, les dialectes et les patois, variétés « basses » de la langue, sont frappés de discrédit et de discrimination, peinant à se faire reconnaître dans le concert des langues régionales et minoritaires.

2.Picard et patois aujourd’hui : unité, diversité, identité.

Héritier d’une histoire compliquée dont on peut rappeler les grands traits, le picard actuel ne constitue pas une unité monolithique, mais un complexe linguistique où l’on peut reconnaître des aires variées parcellisées en une multiplicité de cellules dialectales et de micro-zones. On peut cependant en dégager des constantes pan-picardes, une combinaison de traits pluridialectaux, phonétiques, morphologiques, pesant plus lourd que les divergences : se dégage ainsi un « minimum vital » picard, non exempt de variations. Pour reprendre l’Evangile de saint Jean, « il y a plusieurs demeures dans la maison picarde », ou dans ce qu’on peut appeler la « picardité ». Cette picardité peut s’apprécier dans un continuum entre français commun, français régional, français dialectal et patois, à condition d’entendre par « patois » aussi les variétés urbaines, semi-urbaines, souvent négligées dans les études dialectologiques. L’image qu’on pourrait retenir du picard serait, non pas celle d’un picard idéal, qui n’est qu’une fiction, mais celle d’un ensemble de parlers de type picard, variés, oscillant entre les deux pôles de l’hyperpicardisme inconscient ou volontaire – phénomène repérable de tout temps -, et de la coloration picarde, celle d’un picard « macaronique ». Sur le plan sociolinguistique se dessine un vaste mouvement de réhabilitation du picard comme support et écho de l’identité régionale dans les deux régions du Nord – sous l’étiquette large de Ch’timi – et de la Picardie, ritualisant ses spécificités et le reconnaissant comme un patrimoine culturel à préserver : en témoignent la floraison d’associations regroupant militants culturels, universitaires, amateurs éclairés, ayant souvent « pignon sur Toile » – ou dzeur éch’Wépe -, le succès de méthodes d’enseignements, d’enregistrements de chansons, de spectacles patoisants… Le picard devient alors le lieu et l’objet d’une revendication sociale, à défaut de revendication politique, à devenir une langue à part entière. Cette conception ouverte et dynamique du picard s’oppose, en tout cas, à une conception fermée passéiste et « folklorique » dans laquelle on a parfois tendance à l’enfermer.

3. La littérature dialectale et son essor : le picard en chansons, les chansons en patois picard, des « chansonniers » aux nouveaux bardes.

Un consensus très large se dégage à présent d’un ensemble de travaux récents pour considérer qu’une rupture radicale se produit à partir du 16ème siècle dans l’histoire de la langue française avec la promotion du français comme langue progressivement normée et unifiée tendant à l’exclusion des dialectes. c’est à partir du moment où le français devient une « langue-toit » que les différences dialectales deviennent pertinentes et que l’on peut véritablement parler de dialectes spécifiques et de patoïsation., au lieu des variations régionales du Moyen Age. Se développe alors une littérature dialectale de genre, non pas en continuité mais bel et bien en rupture avec la littérature médiévale en picard, littérature qui ritualise les différences et exploite ses spécificités, et qui participe d’un vaste ensemble de productions touchant toutes les régions de France.

Dans le développement de cette littérature, dès le départ et au fil des siècles, la chanson occupe une place de choix : elle est un support privilégié de l’écriture dialectale sous toutes ses formes, permettant en particulier une diffusion facile sur des timbres connus. L’on n’évoquera ici que quelques paramètres majeurs de la chanson en patois :

  • ses foyers de production et ses auteurs, en particulier :

. milieux urbains de villes du Nord, où s’instaure une véritable tradition de chansonniers, « auteurs à feuilles », de Cottignies à Desrousseaux, jusqu’aux carnavaleux.

. milieu minier avec Jules Mousseron comme figure de proue et un ensemble de poètes mineurs artésiens.

  • ses thèmes et ses registres :

. évocations nostalgiques du temps passé, tableaux et personnages « pittoresques » des coutumes, souvenirs d’enfance, « affectivité du patois ;

. veine satirique et comique tournant en dérision toutes sortes de défauts et de travers, de personnages ridicules, de scènes de la vie conjugale… à commencer par la noce elle-même. (exemple du « mariage ridicule »)

. veine bachique (éloge de la bière), paillarde et même scatologique.

. tableaux de la vie quotidienne et de la vie sociale : l’exemple des chansons de carnaval à Lille sous le second Empire et à Mouscron… Misère ouvrière inspirant des vers de désespoir, voire de colère. Thème de la mort délivrance pour l’ouvrier. Jeunesse misérable de l’ouvrier lillois.

Intérêt ethnologique et documentaire de cette production, peu engagée cependant dans la veine proprement politique.

 

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Une réponse à Voyage en patoisie vers la chanson picarde

  1. Enjoliveurs dit :

    Un article excellentMoore Bazin

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